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1914-1918 : journal de guerre d'un Héraultais - Zoom sur...

Castelnau-de-Guers
Granges-sur-Vologne (Vosges) : revue d'armes du 23e Bataillon de chasseurs alpins par le Général d'Arnau de Pouydraguin (7 avril 1915). [ADH, 172J 6]
Granges-sur-Vologne (Vosges) : revue d'armes du 23e Bataillon de chasseurs alpins par le Général d'Arnau de Pouydraguin (7 avril 1915). [ADH, 172J 6] Archives départementales de l'Hérault

L'une des entrées majeures de fonds privés aux Archives départementales de l'Hérault en 2008 est constituée par le fonds 172 J Jean Pouzoulet qui contient un journal de guerre inédit.

Un Héraultais au Front : Jean Pouzoulet, chasseur alpin

Jean Pouzoulet est né le 2 novembre 1894 à Castelnau-de-Guers. En 1914, il est appelé puis mobilisé au 23e Bataillon de chasseurs alpins. Il combat successivement comme chasseur (1915) puis caporal (à partir de 1916) dans les secteurs suivants : Vosges (14 janvier 1915 - 30 juillet 1916) [dont attaque de Metzeral le 15 juin 1915, combats du Lingekopf du 12 août au 7 septembre 1915], Somme (1er août - novembre 1916) [dont attaques du Chemin creux le 3 septembre 1916, de la ferme de l'Hôpital le 4 septembre 1916, de Rancourt le 14 septembre 1916, de Sailly-Sallisel et du bois Saint-Pierre-Waast le 5 novembre 1916], Vosges (21 novembre 1916 - 30 janvier 1917), Aisne (avril 1917), Champagne (mai 1917) [dont attaques sur le Fort de Brimont et la Cote 108], Chemin des Dames (1er août - 2 novembre 1917) [opérations dans le secteur de Craonne], Front italien (4 novembre 1917 - 12 avril 1918), Poperinghe en Belgique (mai - juin 1918), Champagne (juillet 1918), Aisne et canal de la Sambre à l'Oise (septembre - novembre 1918), Nord (novembre 1918).

 


Jean Pouzoulet (1894-1981), de Castelnau-de-Guers,
chasseur alpin au 23ème BCA. [ADH, 172J 4]

 


Granges-sur-Vologne (Vosges) : revue d'armes du 23e Bataillon de
chasseurs alpins par le Général d'Arnau de Pouydraguin (7 avril 1915). [ADH, 172J 6]

 

Il est gazé sur le front de Champagne, près de Ménil-lès-Hurlus, le 1er août 1918 puis évacué 15 jours dans une ambulance militaire à l'arrière.
 


Orbey (Haut-Rhin), tènement de la Ferme Didier, tranchées de premières lignes.
Photographie prise à 50 mètres des tranchées allemandes.
Fusil en main, en-dessous de la croix : Jean Pouzoulet (printemps 1915). [ADH, 172J 6]

En 1919, Jean Pouzoulet participe à l'occupation de l'Allemagne puis est démobilisé en septembre 1919.

De retour à Castelnau-de-Guers, il reprend son activité de viticulteur et se marie en 1923.

Il reçoit la Médaille militaire en 1959 et décède à Castelnau-de-Guers le 8 juin 1981.

Le fonds Jean Pouzoulet (172 J) est particulièrement intéressant pour le témoignage qu'il fournit sur la vie quotidienne d'un chasseur alpin pendant la Première guerre mondiale. Le « Journal résumé de la guerre 1914-1918 » (172 J 2) relate avec précision l'enfer des combats en premières lignes et la tension permanente à laquelle est soumise le combattant sous le feu. Jean Pouzoulet a participé à toutes les opérations majeures du front occidental. Il rapporte, dans son journal rédigé entre 1933 et 1937 à l'intention de ses enfants, ses souvenirs de combattant de premières lignes dans une langue crue et particulièrement vivante.

Le fonds présente aussi l'intérêt de pouvoir être documenté par des pièces d'identité personnelle (172 J 1), de la correspondance (172 J 3), des photographies prises au Front par l'intéressé (172 J 6), ainsi qu'une série de portraits et clichés militaires (172 J 4-5, 7-9).

Enfin, les archives de Jean Pouzoulet sont complétées par un ensemble conséquent de photographies familiales postérieures à la Première guerre mondiale (172 J 10-15).

Consulter l'inventaire du fonds

Un journal de guerre exceptionnel

Sélection de passages choisis du journal (ADH, 172 J 2).
 


Page de garde du « Journal résumé de la guerre 1914-1918 » [ADH, 172 J 2]


Extrait du « Journal résumé de la guerre 1914-1918 » [ADH, 172 J 2]


Extrait du « Journal résumé de la guerre 1914-1918 » [ADH, 172 J 2]

 

Pour consulter l'intégralité du journal, tapez "Pouzoulet" dans le champ "Texte libre" de ce formulaire de recherche, puis validez.

 

13 février 1915, secteur de Vosges (Wesserling) : « Le 13 février, nous passâmes par les armes un chasseur alpin du 28e bataillon pour refus d'obéissance en première ligne ; mon escouade fut désignée de corvée pour enterrer le fusillé ».

6 mars 1915, secteur des Vosges (attaque du Reicharkerkopf) : « Nous grimpons la montagne boisée de sapins, l'ennemi surpris n'oppose pas de résistance et nous ne lui en donnons pas le temps ; il se replie sous notre progression. À ce moment, l'artillerie allemande concentre ses feux sur la position ; toutes les batteries de la région convergent leurs feux sur nous. Un train blindé tire aussi avec ses puissantes pièces ; on a l'impression d'être sur un volcan ; la montagne est secouée de la base au sommet ; on dirait que la terre s'ouvre sous nos pieds ; les cris des blessés et la vue des premiers morts baignant dans une flaque de sang que la neige rendait plus rouge m'étreint le cœur ; cependant, avant le départ, ordre nous est donné de prendre la montagne le plus vite possible : « Pas de prisonniers », avait dit le commandant, « Dépêchez-vous et profitez de la surprise pour exploiter à fond le succès ! ».

14 juin 1915, secteur des Vosges (préparatifs de l'attaque de Metzeral) : « Notre compagnie, la 4e, partit en corvée en direction des lignes, les uns portant une pelle, les autres une pioche ; en arrivant dans un pré, on nous aligna sur plusieurs rangs, pioches et pelles accouplées, pour creuser les tombes des futurs morts du lendemain. Cette corvée s'accomplit sans bruit, la tristesse était sur tous les visages car chacun se disait en lui-même : « Est-ce pour moi que je creuse cette fosse ? » ; un cimetière était ainsi constitué à recevoir les morts de l'attaque. »

15 juin 1915, secteur des Vosges (attaque de Metzeral) : « L'heure approchant, les ordres traditionnels arrivent du capitaine : «Faîtes passer - dit-on de la part du capitaine - que tout le monde s'équipe » et l'ordre est transmis de bouche en bouche jusqu'à la gauche de la compagnie. Équipés, tout le monde l'était d'ailleurs en permanence ; quelques minutes après : « Faîtes passer de mettre baïonnette au canon ! ». Rosalie* scintille au soleil de juin, le fusil baissé dans un petit déclic caractéristique. On s'aperçoit que l'ordre a déjà été exécuté ; troisième ordre : « Sac au dos et plus que 3 minutes avant l'attaque ! » Qui n'a pas vécu ces minutes ne peut se les représenter. Quelques mots sont encore écrits à la hâte et glissés dans le portefeuille par plusieurs d'entre nous ; un dernier adieu à une mère, un père, des frères, une fiancée, etc... Si le destin veut que la mort nous frappe cette dernière lettre parviendra-t-elle sans doute à son destinataire. Que c'est triste, pensions-nous à 20 ans, falloir mourir par un temps aussi beau, un soleil aussi pur. Tous les visages reflétaient l'angoisse et la tristesse dans l'âme pendant ce petit laps de temps et comme pour abréger l'attente et chasser le cafard tout le monde boit un peu de rhum qui nous avait été distribué dans la matinée ; le vin de midi sentait l'éther, tout cela avait pour but de stimuler l'élan de la troupe pendant l'attaque. Les chefs de section, montre en main, faisant les recommandations à leurs hommes, attendaient le moment de l'attaque. Tout à coup ! dominant les éclatements et le crépitement des mitrailleuses boches qui, sentant l'heure proche, commençaient à tirer, on entend la voix perçante du capitaine Loire crier : « 4e compagnie, en avant ! Clairon Roux, sonnez la charge ». Le clairon exécute la sonnerie pendant que déjà bondissant hors des tranchées, on s'élance en avant en tirailleur, baïonnette au canon, au milieu d'une grêle de balles, criant à pleins poumons : « En avant ! ». A peine avons-nous parcouru quelques mètres que Rabantil, Poudeyroux, Petazi, le lieutenant Malavielle tombent à mes côtés ; chaque pas, chaque souffle semble être le dernier ; les blessés crient de toutes parts ».

22-23 août 1915, secteur des Vosges (combats du Lingekopf) : « Notre séjour dans ce secteur était pénible, souvent sous de violents bombardements, la chaleur et la soif car nous ne touchions qu'un quart de vin et un quart de café par jour. Pour étancher notre soif, nous étions obligés à boire de l'eau d'une source coulant au fond d'une tranchée dont les abords étaient pleins de cadavres et avait mauvaise odeur. De temps en temps, la section de brancardiers divisionnaire apportait du chlore pour répandre sur la tranchée et se sauvait au plus vite.
Le ravitaillement nous parvenait la nuit pour tout le lendemain : un peu de bœuf bouilli - comme d'ailleurs d'ordinaire - était notre nourriture, mais les nerfs tendus, le cœur serré par l'appréhension de la mort qui nous guettait à tout instant nous enlevait tout appétit et les mouches aux multiples couleurs attirées par l'odeur fétide qui se dégageait s'en donnaient à cœur joie dans cette marmite encore pleine et abandonnée en plein soleil.
C'est pendant cette période de tranchées que nous avons reçus les premiers gaz asphyxiants que les boches commençaient à utiliser ainsi que les liquides enflammés. Sur les pentes de la colline du Lingekopf qui avant la guerre était recouverte de sapins, ce n'était que terre pulvérisée, jonchée de cadavres, d'équipements et armes de toutes sortes, abris effondrés, terrain défoncé par les minens** et les obus d'où émergeaient encore quelques troncs d'arbre rongés par la mitraille ; tel était le tableau qui s'offrait à la vue du combattant.
Pendant ces deux journées d'attaques, le 22 et 23 août, les trois compagnies avaient perdu près de trois cents hommes ; mais les prisonniers faits avouaient avec crainte combien l'élan de cette attaque les avait surpris et avec terreur l'importance de leurs propres pertes. Ainsi nos morts étaient vengés
.».

4 novembre 1916, secteur de la Somme (veille de l'attaque de Sailly-Sallisel et du bois Saint-Pierre-Waast) : « Je me rappelle la nuit précédent celle de l'attaque, nous trouvant en réserve à quelques centaines de mères des 1ères lignes, à proximité des pièces d'artillerie avec mon ami Pujol Emile (de Pomérols) et Rigaudis (de Béziers), nous regardions le champs de bataille en avant de nous, pareil à une vision d'enfer, le bombardement ininterrompu des pièces ou l'éclatement des obus sans distinction de coups ; un roulement sans fin, les fusants illuminant le ciel de leurs éclairs rouges, ou l'incendie de quelques villages sur la ligne de feu ; et c'est le cœur gros que tous les trois nous contemplions les lignes pensant que dans quelques heures, nous allions être dans la fournaise et heureux de pouvoir passer ensemble ces quelques instants nous rappelant non sans amertume notre cher pays.
Hélas ! Le lendemain, Rigaudis était porté disparu au cours de l'attaque avec le lieutenant Gervasy, notre commandant de compagnie, de qui il était l'ordonnance. »

11 novembre 1918, secteur d'Etroeungt (Nord) : « Le jour de l'Armistice, 11 novembre, se passa à Boué, village évacué par la population civile et dépourvu de tout, pas même une bonne bouteille à boire ; les officiers avaient pris soin de prendre toutes les bouteilles de vin cacheté que possédait encore la coopérative du bataillon.
En cette journée mémorable finissait les souffrances physiques et morales endurées au long de cette terrible guerre, et le spectre de la mort, planant toujours autour de soi, s'éloignait et faisait place aux projets d'avenir et à la bonne humeur que peut avoir un homme de 20 ans. »

* Rosalie = surnom de la baïonnette française.

** Minen = obus allemands de tranchée.

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