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Août 1944, Les nouveaux pouvoirs - Découverte

Souvenons-nous qu’il y a 70 ans, l’Hérault retrouvait sa liberté après un long et douloureux conflit qui mit à mal les populations et l’économie du pays. En 1944, il est temps de reconstruire et de restaurer l’ordre républicain. Les archives nous en tracent les étapes.

Voir l'article précédent de la série : Août 1944, les villes libérées !

Acte III - L'Hérault libéré ! Installation des nouveaux pouvoirs

Les nouveaux pouvoirs civils, issus du gouvernement provisoire de la République française et de la Résistance intérieure,  se substituent aux institutions de Vichy et s’installent officiellement  :

  • Jacques Bounin, commissaire de la République,
  • André Weiss, nouveau préfet,
  • le comité régional de libération,
  • Jean Bène, président du comité départemental de libération
  • Emile Martin, nouveau maire de Montpellier.

« Montpellierains ! Mercredi 23 Août. Vous êtes convoqués à 16 heures devant la Préfecture pour installer le nouveau pouvoir civil et la nouvelle Municipalité. »

Affiche élaborée par le commissaire de la République, le comité régional de libération, le comité départemental de libération convoquant les Montpelliérains à assister à l’installation des nouvelles institutions, 23 août 1944

Dans un de ses premiers compte-rendus , le préfet Bounin de son nom de Résistant "Maigret", fait essentiellement état de la situation militaire, des problèmes de justice et d’épuration, de ravitaillement.

Premières pages du compte rendu de la réunion du 27 août 1944 présidée par le Commissaire de la République, sous son identité de Résistant

Le comité régional de libération adopte dans sa séance du 14 septembre un ordre du jour de confiance au gouvernement.

« Au nom des Organisations de Résistance, le Comité Régional de Libération du LANGUEDOC-ROUSSILLON, […] adresse au Gouvernement provisoire de la République Française, […], l’assurance de son entière confiance.
Il compte sur eux pour […] :
1°- Conduire […] la Guerre jusqu’à la victoire définitive […],
2°- Raffermir l’Unité Nationale […]
3°- Confirmer et accroître l’indépendance et la grandeur de la France,
4°- Réaliser les grandes réformes de structure et de justice sociale […].»

Extrait du procès-verbal et ordre du jour de confiance au gouvernement provisoire de la République française du comité régional de libération du Languedoc-Roussillon, 14-15 septembre 1944

Le 24 août 1944, le Comité départemental de libération présidé par Jean Bène,  tient sa première réunion en présence du préfet de l'Hérault. Dans son  introduction,

M. le Président exprime sa joie de voir réunis autour de lui ceux qui ont combattu et travaillé pour la libération avec l’idéal de refaire une FRANCE qui soit unie et Républicaine.

Les principales questions débattues concernent : le secours aux victimes de la répression, la question des vendanges, les cartes d’alimentation aux membres de la Résistance et aux réfractaires en situation irrégulière.

Au cours de cette réunion,  M. le Préfet manifestera son désir d’assister dans la mesure du possible à toutes les séances.

Dans l’Hérault, la coopération entre le comité départemental de libération et le préfet se passera en bonne intelligence.

Premières pages du premier procès-verbal officiel du comité départemental de libération, 24 août 1944

Les hommes clé.

Jacques Bounin, Commissaire de la République pour la région du Languedoc-Roussillon, qui couvre alors les départements de l’Hérault, Aveyron, Gard, Lozère, Aude et Pyrénées-Orientales.
Nommé directement par le général de Gaulle, il est arrivé à Montpellier le 9 juin 1944. Ancien député de la droite nationaliste dans les Alpes-Maritimes, il a combattu dans les Alpes à partir de 1941 avant de se charger d’organiser les services d’action et de renseignements dans la clandestinité. Devenu membre du Front national (mouvement proche du Parti communiste français),  il doit composer avec le Mouvement de libération nationale (M.L.N.) qui domine la région. Il est investi de larges pouvoirs administratifs, économiques et de police. Il nomme et installe les nouveaux représentants des nouvelles institutions et ses principaux collaborateurs. Il est chargé de rétablir la légalité républicaine et d’assurer d’une manière générale la sécurité et le maintien de l’ordre. Il encadre l’épuration judiciaire et administrative.

Extrait du discours de Jacques Bounin, commissaire de la République, publié dans le Midi Libre du 29 août 1944

André Weiss, nouveau préfet de l'Hérault

Photographie extraite d’un dossier de demande de passeport, décembre 1946

Arrêté de nomination pris par le Commissaire de la République, 31 août 1944

Jean Bène, président du comité départemental de libération (C.D.L.).
Maire de Pézenas depuis 1932, cet élu socialiste (S.F.I.O.) est révoqué en 1941 par l’Etat français. Chef départemental des Mouvements unifiés de la Résistance (M.U.R.), puis du Mouvement de libération nationale (M.L.N.), il dirige un maquis dans le secteur de Saint-Pons après avoir rempli différentes missions périlleuses. En janvier 1944, il échappe de peu à une arrestation de la Gestapo. En tant que président du comité départemental de libération, il joue un rôle déterminant dans cette période troublée. Le C.D.L. est chargé d’organiser le ravitaillement, de superviser l’épuration dans les administrations publiques, de reconnaître les comités locaux de libération et d’installer les nouvelles municipalités, de régler diverses questions urgentes dans divers domaines dont les questions agricoles, les salaires, le secours aux victimes de la répression. Ces missions prennent fin après l’élection du conseil général. Par ailleurs, il prend la tête du conseil d’administration du Midi Libre avant d’en devenir le directeur politique.

Photographie de Jean Bène, extraite d’une revue de presse effectuée par la police, octobre 1945

La presse

Les journaux « l’Eclair » et « le Petit Méridional », fortement compromis dans les opérations de propagande et de censure du gouvernement de Vichy, sont supprimés. A leur place naissent « le Midi Libre » et « la Voix de la Patrie ».

Le journal "l'Information du Languedoc" assurera une brève transition avant la parution du premier numéro du  nouveau quotidien "Midi libre".

« L’Information du Languedoc est publiée par le Comité Régional de la Libération, organisme qui assure l’ordre et l’administration dans notre région.
[…]
[…] Le Petit Méridional et l’Eclair, qui se sont déshonorés en se mettant au service de l’ennemi, sont supprimés. Ils ne reparaîtront plus.
[…]
Mais notre ville verra […] paraître à nouveau les journaux auxquels son importance lui donne droit. A ce moment, notre Information du Languedoc ayant joué son rôle disparaîtra […]. »

Extrait du numéro 1 de « l’Information du Languedoc », bulletin publié par le comité régional de la Libération, 23 août 1944 (cote ADH : fonds de la bibliothèque, PAR 661)

Première page du premier numéro du « Midi Libre », 27 août 1944 (cote ADH : fonds de la bibliothèque, PAR 989)

Le quotidien régional « Midi-Libre » a été créé en fait fin Août 1944 par le Directoire régional de Libération, dès la prise de possession de l’immeuble et du matériel d’imprimerie du journal « L’Eclair de Montpellier » avec la constitution immédiate d’une équipe de journalistes résistants chargés de le rédiger. […]
Cette situation de fait a été régularisée par deux arrêtés de M. le Commissaire de la République, l’un réquisitionnant les locaux, le matériel et les stocks de la Société « l’Eclair », l’autre désignant M. Bellon comme gérant du Midi-Libre […]. Simultanément une mesure analogue était prise en ce qui concerne le second quotidien régional, « le Petit Méridional ».

Extrait du rapport de E. Bouvier, délégué par le comité exécutif régional du Mouvement de libération nationale au ministre de l’information sur la constitution de la société d’exploitation du journal Midi Libre, s.d.

La nouvelle justice

De nouvelles institutions judiciaires voient le jour, tout d’abord une cour martiale FFI, uniquement composée de combattants du maquis, puis une Cour de Justice à partir du 11 septembre 1944. Elles sont chargées de juger les tortionnaires de la Milice ainsi que les dirigeants du régime de Vichy. Les cours martiales ont prononcé 72 condamnations à mort dont 71 ont été exécutées.

Photographie des juges de la cour martiale de l’Hérault, extraite de « La libération de Montpellier, août 1944. Le combat de Montferrier »

Photographie des accusés et leurs défenseurs devant la cour martiale de l’Hérault, extraite de « La libération de Montpellier, août 1944. Le combat de Montferrier »

Note du procureur général près la cour d’appel de Montpellier au président du comité départemental de libération indiquant le nombre de condamnations à mort prononcées par la Cour de justice de Montpellier, 23 mai 1945

« Une Cour Martiale fut rapidement constituée qui a fonctionné jusqu’au moment de la création des Cours de justice. »

Extrait du rapport du sous-préfet de Béziers au ministre de l’Intérieur, [1947]

L’épuration vise les responsables de l’administration, les hommes politiques, les entreprises. Par ailleurs, une épuration moins encadrée va également faire des victimes que ce soit par des exécutions sommaires ou des châtiments infamants.

Le sous-préfet de Béziers établit ainsi la liste des personnes touchées par l’épuration administrative. Il fait également état des exécutions sommaires sans jugement.

Extrait du rapport du sous-préfet de Béziers au ministre de l’Intérieur, [1947]

Dans son rapport, le commissaire de police d'Agde fait apparaître également les femmes ayant eu la tête publiquement rasée.

Rapport du commissaire de police d’Agde signalant les personnes arrêtées sur l’ordre du comité de libération de la ville, 31 août 1944

Un groupe de F.T.P.F. se rendit le 15 septembre 1944 à l’hôpital de Béziers et emmena Melles A… et D… à la « Caserne Marseillaise » où elles subirent un rapide interrogatoire qui ne donna aucun résultat, mais se traduisit, toutefois, par une sanction plutôt morale consistant à leur raser les cheveux. »
[…]
Le 10 octobre, […] Melles A… et D… furent remises en liberté, séance tenante, aucune sanction ne fut prise à leur égard, faute de preuves tangibles.
Sur ces entrefaites, l’examen en vue de l’obtention du diplôme d’ « Infirmière-Hospitalière » avait lieu à Montpellier. Melles A… et D… ne purent décemment s’y présenter, en raison de la sanction par trop voyante qui leur avait été infligée […].

Rapport de police relatant l’attitude de deux élèves infirmières de l’école des infirmières hospitalières de Béziers à partir de décembre 1942, 30 octobre 1947

Les élections. Les femmes votent pour la première fois.

Les élections sont rétablies et pour la première fois, les femmes sont invitées à y participer, le 29 avril 1945, à l’occasion des élections municipales. Mais si leur présence en tant qu’électrices est remarquée lors du scrutin, elles resteront faiblement représentées parmi les élus.

Extrait des listes électorales de la commune de Clermont-l’Hérault, 1945

Aucune femme n’a été élue maire d’une commune de l’Hérault. En revanche, elles occupent les places de conseillers municipales voire d’adjointes. A Lodève, le troisième adjoint est une femme,  Madeleine  Dejean.

Extrait du procès-verbal de l’installation du conseil municipal et de l’élection d’un maire et de quatre adjoints pour la commune de Lodève, 19 mai 1945

 

Le fichier de composition des conseils municipaux permet d'établir une comparaison entre les municipalités élues avant la guerre et celles issues des élections de 1945. Il comprend une brève analyse des changements de tendance opérés. Les fiches extraites concernent les communes de Clermont-l’Hérault (arrondissement de Lodève) et Palavas-les-Flots (arrondissement de Montpellier). Dans ces communes, des femmes ont été élues en tant qu’adjointes. Elles apparaissent sur ces fiches avec indication de leur profession et de leur parti politique ou organisation d’appartenance (Union des Femmes françaises).

Fiches extraites du fichier concernant la composition des conseils municipaux et les maires et adjoints, 1945

 

Aux élections cantonales des 23 et 30 septembre 1945, une seule femme a été élue. Il s’agit de Marcelle Huc, conseiller général pour le canton de Capestang.

Procès-verbal du recensement général des votes pour le canton de Capestang, 30 septembre 1945

Pour les élections générales de 1945, des femmes apparaissent parmi les candidates. Il s’agit notamment de femmes qui se sont illustrées dans la Résistance. Mais elles ne sont jamais en tête de liste.

Listes officielles des candidatures aux élections générales du 21 octobre 1945, 10 octobre 1945

Dans un rapport au ministre de l'intérieur, le sous-préfet de Béziers dresse le bilan des résultats des différentes consultations électorales qui ont eu lieu en 1945 et 1946. Il fait également une analyse de  l’évolution politique de son arrondissement.

On peut dégager les enseignements suivants des élections qui ont eu lieu depuis la Libération.
Les électeurs de l’Arrondissement de BEZIERS-ST.PONS ont marqué une nette tendance vers la gauche et l’extrême gauche.
Chaque consultation populaire a été, en effet, l’occasion pour le parti communiste de gagner des voix.
Le parti socialiste conserve une place prépondérante, mais a perdu des voix dans les masses ouvrières agricoles, au bénéfice du P.C.
[…]
Le M.R.P. n’a cessé d’affirmer sa vitalité, mais il n’en demeure pas moins qu’une partie de ses électeurs s’est portée sur la liste d’Union Gaulliste aux élections à l’Assemblée Nationale.
Le Rassemblement des Gauches n’a pu rallier qu’une partie des voix qui allaient avant guerre au Parti Radical socialiste.

Extrait du rapport du sous-préfet de Béziers au ministre de l’Intérieur, [1947]