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La peste de 1720 à Marseille - Zoom sur...

300 ans, presque jour pour jour, avant l’apparition du Covid-19 en Occitanie, la peste, venue via Marseille, sévissait dans l’ancienne province de Languedoc.

LES DEBUTS DE L’ÉPIDEMIE

Le 25 mai 1720, le Grand Saint-Antoine, navire marchand, accoste au port de la cité phocéenne. Dans ses soutes, une cargaison de cotonnades, laines, soies et peaux en provenance du Proche Orient ; mais également les germes du mal…

 

Étrangement et contre toute attente, alors que d’ordinaire toute embarcation suspecte est immédiatement mise en quarantaine sur l’île de Jarre, et passant outre la mort de sept matelots et du chirurgien de bord durant la traversée, la quarantaine prescrite ne dure que quinze jours !


Étrangement encore, face à plusieurs cas suspects de maladie et de décès des malades, les autorités de Marseille ne semblent pas disposées à prendre les mesures qui s’imposent en pareille situation et tardent à mettre en place un dispositif sanitaire à la mesure de la gravité de la situation.

 

Les médecins, eux-mêmes, sont partagés sur les causes de ce mal étrange qui s’abat sur la ville et qui provoque déjà plusieurs morts, notamment parmi les enfants des quartiers populaires. Certains d’entre eux s’en remettent à la théorie des miasmes, d’autres évoquent la théorie d’une contamination alimentaire due à un excès de fruits trop mûrs ; enfin d’autres encore avancent une explication fondée sur la contagiosité de la maladie.

 

Les autorités craignent d’alarmer la population et de porter un coup fatal à toute activité commerciale en annonçant la présence d’une épidémie de peste.

 

Dans les premiers temps, les autorités de la ville préconisent l’évacuation du fumier, des ordures et le lavage des rues à grande eau. Elles décident également d’envoyer les malades au lazaret et de murer les maisons où la maladie s’est déclarée.

 

AU CŒUR DE L’ÉPIDEMIE

La cité phocéenne devient une ville close à partir du 31 juillet.

 

Cinquante, cent cinquante puis trois cents personnes décèdent chaque jour ! Les médecins ne suffisent plus à prodiguer les soins aux malades, ni les hôpitaux à les accueillir, ni les fossoyeurs à enterrer les corps. Faute de places dans les hôpitaux, les malades sont internés chez eux. Les chiens et les chats, accusés de propager la contagion, sont exterminés.

 

Mais les gens refusent toujours d’admettre la réalité de la peste. Les personnels compétents ne s’entendent toujours pas non plus sur les traitements à appliquer pour enrayer l’épidémie. Une partie de la population insultent les médecins en pleine rue, accusés par les autorités municipales de noircir la réalité.

 

À partir d’août, les mendiants étrangers à la ville sont expulsés après contrôle sanitaire. Les mendiants marseillais sont enfermés à l’hôpital de la Charité. Toutes les portes de la ville sont fermées, à l’exception de deux gardées par la milice bourgeoise. Le port est cadenassé. Les commerces sont fermés. Les services religieux annulés et les tribunaux suspendus. Les rassemblements (processions) sont interdits. S’ajoute à la maladie, la famine. Les autorités finissent par accepter la mise en place de trois marchés en dehors des remparts, pour nourrir la population.

 

On cherche à augmenter la capacité en lits pour accueillir les malades, en proposant de réquisitionner les couvents à proximité de l’hôtel de la Charité. La proposition innovante est rejetée par les responsables de l’hôtel de la Charité. L’Hôtel-dieu, beaucoup plus petit, est réquisitionné à la place. En deux jours, il est plein.

 

Entre le 20 août et le 1er octobre 1720, la ville se retrouve sans hôpital réservé aux pestiférés et on place les malades sous des tentes au pied des murailles. Les corps des morts recouvrent les rues.

 

En septembre, cinq cents à mille personnes meurent chaque jour. Un cordon sanitaire est mis en place autour de la ville par l’armée. Les galériens, en échange de la liberté, sont réquisitionnés pour aller chercher des vivres sur les marchés à l’extérieur des remparts, pour nettoyer les rues et couper du bois pour les fours des boulangers et pour transporter et ensevelir les cadavres. Des fosses communes supplémentaires sont creusées. Une partie des cadavres sont enfouis dans les cryptes sous les églises et recouverts de chaux pour en accélérer la décomposition. Une autre partie est jetée dans des trous et recouverte de débris.

 

En octobre, un hôpital pour pestiférés ouvre à la Charité. Le nombre de lits devient suffisant. Les boutiques sont ouvertes, les Marseillais sortent de chez eux, tout en brandissant devant eux des bâtons de plus de 2 mètres de long, pour maintenir une distance de sécurité entre eux et les autres passants. C’est le moment que choisit la peste pour frapper de plus belle le quartier aisé de la ville.

 

LA FIN DE L’ÉPIDEMIE

La dernière semaine d’octobre apporte un soulagement général : l’épidémie est sur le déclin. En novembre, l’épidémie s’affaiblit, mais la peste continuera à faire des victimes durant un an encore.

Le peuple et ses responsables doivent maintenant traiter les suites de l’épidémie.

Le nombre de mariage monte en flèche et les autorités judiciaires ont à faire face à un nombre considérable d’affaires.

 

De grands travaux de nettoyage et de purification de la ville sont entrepris.

Les étoffes des maisons sont mises à la rue ; les inutilisables sont brûlées en place publique ; les autres sont transportées à l’extérieur des murailles pour être bouillies dans des lessiveuses.

On procède ensuite à la fumigation des bâtiments à l’aide d’herbes aromatiques et de poudre à canon, et au lessivage des murs et sols à plusieurs reprises avec une solution de chaux.

Les églises sont désinfectées et interdites aux laïcs jusqu’au jour de Pâques. Les cryptes renfermant des charniers sont murées.

 

L’épidémie fait 40 000 morts sur 100 000 habitants. 10 000 habitants ont fui dès les premiers signes de l’épidémie. Les pauvres payent le plus lourd tribut.

 

Mais la peste ne s’arrête pas à Marseille et gagne la Provence, le Comtat Venaissin, le Languedoc, le Gévaudan, Orange, Alès, Avignon…

Au total : 50 000 victimes en plus

 

LA MALADIE

Les causes de la maladie

Pour expliquer la maladie, plusieurs causes sont avancées : tout d’abord la colère de Dieu et le mouvement des étoiles et des comètes ; puis la corruption de l’air par les intempéries ; les animaux et la saleté sont également tenus pour responsables ; et enfin, les Juifs, les lépreux, les protestants et les bohémiens.

 

Les symptômes de la maladie

La maladie se manifeste par des tremblements, des yeux et un pharynx enflammé, une langue sèche et noire, des bubons, des difficultés respiratoires et une toux violente ; mais également par un pouls faible, de la fièvre et des maux de tête constants. Les pestiférés souffrent de la soif, délirent et vomissent ; le sang leur sort par le nez et les autres orifices ; leurs excréments puent atrocement.

 

La transmission de la maladie

La maladie se transmet par des parasites microscopiques qui se propagent par contact immédiat avec le pestiféré, avec l’air qu’il respire ou les tissus et les objets qu’il a touchés.

 

Les remèdes contre la maladie

Pour prévenir la maladie, les autorités préconisent d’allumer des feux dans toute la ville à partir de 17 heures et d’y jeter des poignées de soufre. Une bonne nourriture, le plaisir et la gaîté sont également conseillés. Il est aussi sage de prendre un jus d’oignon avec du vin blanc le matin et de se nourrir sobrement de bonnes viandes.

 

Pour guérir de la maladie, il faut prendre de la « thériaque », préparée selon la recette des médecins de Montpellier et appliquer des cataplasmes à base d’huile de camomille, d’essence de térébenthine, de sauge, de sureau. On doit prendre également des laxatifs.

 

Pour éliminer la maladie, il faut isoler les malades, détruire par le feu leurs effets, condamner leur maison, remettre son âme au Seigneur et faire confiance aux chirurgiens.

 

Les protections contre la maladie

Pour se préserver de la maladie, il est conseillé de porter une amulette remplie de poudre « de corne de licorne », de mercure ou d’un diamant. On peut aussi en porter une représentant un crabe et un scorpion. Il est conseillé également de mâcher une racine d’angélique. Le soufre, la chaux, le tabac et le vinaigre sont enfin considérés comme des barrières à la contagion.

 

Les personnels du corps médical portent un masque, un nez en forme de bec d’une longueur de seize centimètres, rempli de parfums et oint de matières balsamiques, complété d’un costume : bottines en cuir de bouc ou de chèvre, culottes de peau s’attachant aux bottines, chemisette de peau ceint dans les culottes, chapeau et gants de peau ; l’ensemble est surmonté d’un long manteau noir.

 

PENDANT CE TEMPS… À SAINT-PONS-DE-THOMIÈRES

Pour l’année 1720

 

Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 30 – 7 août 1720 Au coeur de l’épidémie, qui ravage la cité de Marseille, les représentants de la communauté de Saint-Pons-de-Thomières mentionnent dans une délibération consulaire datée du 7 août 1720 que « la peste et les maladies contagieuses sont à Marseille ».

Peste et/ou maladies contagieuses ? Le débat, qui fait rage au sein de la communauté médicale à Marseille pour qualifier l’épidémie qui sévit dans la cité, transparaît ici même, sous la plume du premier consul de Saint-Pons.

Par conséquent, il est ordonné que les brèches qui sont aux murailles soient réparées, que les portes soient murées ou fermées à clef et que les murailles soient sous bonne garde pour ne laisser entrer personne dans la ville sous aucun prétexte, même si la personne a des parents ou des amis dans la cité.

 

Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 31 – 7 août 1720 Les pourceaux qui sont dans la ville, doivent être enfermés sur le champ et sortis de la ville dans les jours prochains. Les lapines nourries par les particuliers de la ville doivent être tuées. Il semblerait que les animaux soient soupçonnés de véhiculer la maladie. Ici, les porcs sont éloignés et les lapins tués ; à Marseille, les chats et les chiens sont massacrés et jetés à la mer…

 

Les rues doivent être nettoyées et les « hostes » ne peuvent loger personne sans l’autorisation du consul.

 

 

 

 

Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 32 – 11 et 12 août 1720 Quelques jours plus tard, Monsieur de Soissons, grand vicaire de l’évêque, en provenance de Marseille, souhaite entrer dans Saint-Pons. Par mesure de précaution, il se voit fermer la porte par les autorités consulaires, et ce malgré ses menaces et ses prières. Il est finalement contraint de se retirer dans une métairie proche de la ville.

 

 

 

 

 

 

 

Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 33 – 13 août 1720

Une plainte est déposée contre le Sieur Amblard, habitant de la communauté, qui au lieu de monter la garde sur les remparts de la ville et d’empêcher quiconque d’entrer dans la cité, y a envoyé son fils pour le remplacer et le laisser libre de se rendre à la foire et y passer plusieurs heures.

 

 

 

 

 

 

 

Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 35 – 7 septembre 1720

Le conseil consulaire édicte de nouvelles précautions à prendre contre une éventuelle apparition de l’épidémie de peste au sein de la ville de Saint-Pons et notamment celle de mettre en place un conseil de santé. Hommes d’église, médecin, chirurgien, marchands et consuls en feront partie avec d’autres.

 

 

 

 

 

 


Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 36 – 9 octobre 1720

Pour renforcer la protection autour de la ville contre l’intrusion de personnes non autorisées à entrer, il y a lieu de consolider les murailles de la ville et de construire une barrière entre la porte de Sainte Barbe et la maison Guilhot.

 

 


 

 

 

 

Pour l’année 1721

 

Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 50 – 22 décembre 1721

 

Pour prévenir toute famine éventuelle, en cas de propagation de l’épidémie et de contagion, il est nécessaire de construire, dans les plus brefs délais, un grenier d’abondance de grains.

 

 

 

 

 

 

 

Visuel : ADH, 284 EDT 28 – Vue 70 – 27 novembre 1722

Pour l'année 1722

 

La menace d’une épidémie de peste étant passée, les autorités de la ville décident la réouverture des portes qui avaient été fermées depuis la menace de contagion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lexique

Lazaret : édifice isolé où sont placés les hommes et les objets provenant de lieux où règne une maladie épidémique contagieuse (peste, typhus, fièvre jaune…)

Thériaque : Mélange complexe et secret d’une soixantaine d’ingrédients végétaux, minéraux et animaux dont le sang de vipère, la bave de crapaud, la gentiane, le millepertuis, le poivre, l’anis et autres plantes le plus souvent odoriférantes et, en bonne proportion, l’opium.

 

 

 

Bibliographie

Vanhamme, Marie, Les grandes catastrophes du Sud, Papillon rouge éditeur, 2009. ADH, BIB 3034

Naphy, William ; Spicer, Andrew, La peste noire. Grandes peurs et épidémies (1345-1730), Autrement, 2003. ADH, BIB 724

 

Sitographie

France Archives

https://francearchives.fr/fr/article/219900602#/

 

Sources

ADH, 284 EDT 28

Saint-Pons-de-Thomières

Archives déposées de Saint-Pons de Thomières

Délibérations consulaires – 1719-1738

 

ADH, 22 H 5

Capucins de Montpellier – 1585-1791

Discipline – 1658-1747

 

Instruction du duc de Roquelaure, lieutenant général des armées du roi, commandant en chef dans la province de Languedoc. - Non coté et non daté

 

Adresse :
907 avenue du Professeur Blayac 34000 Montpellier