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Le 14 juillet dans la tourmente de la guerre (1940-1944) - Découverte

Entre cérémonies officielles et manifestations officieuses, le 14 juillet a été le reflet des évènements qui ont ponctué ces quatre années de guerre dans l'Hérault. De la zone libre à la zone occupée, de la soumission au pouvoir à la Résistance...

Les commémorations officielles

Entre 1940 et 1942, les célébrations officielles de la fête nationale se déroulent normalement mais sans grand faste conformément aux instructions de Vichy, comme le rapporte le sous-préfet de Béziers :

La fête nationale du 14 juillet a été [..] marquée, ainsi qu'il était prescrit, par des cérémonies devant les Monuments aux Morts et par des cérémonies religieuses.

En 1940, une gerbe est déposée au pied du monument aux Morts et des offices sont célébrés par les autorités religieuses catholiques et protestantes. Des représentants des armées française et belge ainsi que l'agent consulaire belge assistent à ces cérémonies. En effet, l'Hérault accueille de nombreux réfugiés belges en exode.

Compte rendu des manifestations par le sous-préfet de Béziers au préfet de l’Hérault, 15 juillet 1940 

Réponse de l’agent consulaire belge acceptant l’invitation aux cérémonies de commémoration, 13 juillet 1940

En 1941 et 1942, les cérémonies se font encore plus discrètes et se limitent au seul dépôt de gerbes au pied du Monument aux Morts.

Note pour l’organisation de la commémoration du 14 juillet à Béziers, sd

La population semble suivre ces recommandations à la lettre ainsi qu'en témoigne le rapport du commissaire central de Béziers du 15 juillet 1942 au sous-préfet de Béziers :

La journée du 14 juillet s'est déroulée à Béziers sans aucun incident. [...] 300 personnes environ ont circulé isolément. [...] Aucun, d'ailleurs, n'a arboré de cocarde tricolore. A signaler également, la présence [...] de nombreux S.O.L. ainsi que des jeunes gens des P.P.F. vêtus de leur uniforme [...].Ces derniers paraissaient plutôt manifester que ceux qui étaient venus modestement parcourir cette artère [...].

Rapport du commissaire central de Béziers au sous-préfet sur le déroulement de la journée du 14 juillet, 15 juillet 1942.

Après l'entrée des troupes allemandes en zone libre, les instructions de Vichy diffèrent et interdisent les manifestations publiques ou privées et préconisent de prendre toutes les dispositions nécessaires pour maintenir l'ordre de la façon la plus rigoureuse.

Copie d’une circulaire de Vichy transmise par le chef du bureau du cabinet du préfet régional au sous-préfet de Béziers donnant instructions pour la journée du 14 juillet, 9 juillet 1943

Télégramme officiel du préfet régional transmettant les instructions de Vichy pour la journée du 14 juillet, 10 juillet 1944

Les appels de la Résistance

Cependant, dès 1942, la Résistance héraultaise lance ses premiers appels à manifester lors de cette journée symbolique du 14 juillet. Des tracts sont distribués dans de nombreuses villes du département.

Tract « 14 juillet 1942,  journée nationale de lutte pour la libération de la patrie » du Front patriotique de la jeunesse

Tract « 14 juillet 1942. Vive la liberté ! Vive la République ! » du Front national de lutte pour l’indépendance de la France

Les appels se renouvelleront en 1943 et 1944.

 Tract « Pour un 14 juillet de Combat ! » des Mouvements de Résistances unis, Mouvement ouvrier français, Parti communiste français, Parti socialiste

Tract « 1789-1943 […] le mercredi 14 juillet 1943 […] N’allez pas au travail ! […] Rassemblez-vous, Manifestez » du Parti communiste français

Tract « Françaises et Français, le 14 juillet, cessez partout le travail ! […] Rassemblez-vous ! Manifestez ! » du Parti communiste français

Les manifestations officieuses

En 1942 et 1943, dans tout le département, ces manifestations restent modestes.

  • A Montpellier, rue du Maréchal Foch notamment, s'organisent les premiers rassemblements.

Le commissaire central de la ville rapporte le 15 juillet 1942 :

Constatant vers 18 heures, que le nombre des promeneurs allait s'augmentant, j'ai fait dégager l'artère en les canalisant dans les rues adjacentes. A ce moment un groupe de ceux-ci entonna "la Marseillaise", suivi en cela par la presque totalité des promeneurs. Ce chant provoqua de la part d'un groupe de S.O.L. se trouvant sur la Place de la Préfecture, une réaction immédiate. [...]

Afin d'éviter l'affrontement entre les deux groupes, le Préfet présent sur les lieux ainsi que des policiers s'interposent.

Quelques arrestations furent opérées et la rue de la loge fut complètement dégagée. [...] Au cours de ces manifestations, commencées à 18 heures 15, et terminées à 19 heures 30, aucun incident grave n'est à signaler.

Compte rendu par le commissaire central de Montpellier au préfet régional du déroulement de la manifestation du 14 juillet 1942, 15 juillet 1942

En 1943, les manifestations sont plus nombreuses sans être ostentatoires. Elles consistent en général à déposer des fleurs ou des croix de Lorraine sur les Monuments aux Morts, à arborer des rubans et des cocardes tricolores, à pavoiser et à chanter "la Marseillaise" lors de rassemblements.

  • A la Salvetat-sur-Agout, où le maire signale des

troubles qui n'ont eu aucun caractère de gravité, mais qui montrent que la nervosité de la population s'accroît avec le prolongement de la guerre.

Rapport du maire de la Salvetat-sur-Agout au sous-préfet sur les manifestations à l’occasion du 14 juillet, 16 juillet 1943

  • A Sète

Le commissaire central fait savoir

que la journée du 14 juillet s'est écoulée sans qu'il y ait eu à recourir à des mesures de répression.

Dans son rapport, il fait référence à une distribution de tracts, à une certaine effervescence chez les jeunes gens dont certains arborent des rubans tricolores, à l'exposition de drapeaux français aux fenêtres. Il fait procéder à la dispersion du moindre groupement et à l'enlèvement d'une charrette décorée aux couleurs des joutes sétoises. Le soir, vers 22 heures, quelques jeunes gens chantèrent "la Marseillaise".

Compte rendu du commissaire central de Sète au préfet de l’Hérault sur la journée du 14 juillet, 14 juillet 1943

  • A Lodève, la gendarmerie fait état d'une croix de Lorraine déposée au Monument aux Morts

Ce geste est certainement le fait d'un isolé en raison des moyens rudimentaires mis en oeuvre.

Rapport de gendarmerie de la section de Lodève, 15 juillet 1943

 

En 1944, la commémoration du 14 juillet se déroule sur fond de la reprise des combats sur le territoire national suite au débarquement en Normandie. Malgré tout, à Montpellier, où les autorités allemandes sont présentes, la journée est calme.

Note du commissaire central de Montpellier au préfet sur la journée du 14 juillet, 15 juillet 1944

En revanche, dans le secteur de Béziers-Saint-Pons où la Résistance est plus active, cette commémoration fait l'objet de manifestations plus ou moins importantes dans de nombreuses communes ainsi qu'en témoigne la note des Renseignement généraux du 14 juillet 1944.

Note des Renseignements généraux faisant état des événements survenus dans le secteur de Béziers-Saint-Pons à l’occasion de la journée du 14 juillet 1944, 14 juillet 1944

Ces manifestations ont perduré dans la soirée à Pézenas et à Graissessac notamment.

  • A Pézenas, le maire rend compte des incidents qui ont marqué cette journée, entre autres :

Vers 19 heures 30, un cortège d'une trentaine de personnes a remonté le cours Molière, s'est dirigé vers le Monument aux Morts, à déposer une gerbe, chanter le refrain de "la Marseillaise" et s'est dispersé.

Compte rendu du maire de Pézenas au sous-préfet de Béziers, 15 juillet 1944

  • A Graissessac,

Le 14 juillet 1944, vers 18 heures une manifestation de 800 personnes composée d'hommes, femmes et enfants, s'est déroulée dans l'intérieur du village

Un cortège de jeunes gens, drapeau et musique en tête, a traversé le village pour déposer une gerbe au Monument aux morts. La Marseillaise et l'Internationale ont été chantées.

Note d’un message téléphoné de la gendarmerie de Lodève au sous-préfet de Béziers signalant une manifestation ayant rassemblé 800 personnes à Graissessac pour le 14 juillet

Des risques pour une "Marseillaise"

Arrêté, révoqué : le cas d'un professeur agrégé d'histoire, Albert Soboul.

Pour le 14 juillet 1942,

Un gros effort de propagande a été réalisé par le mouvement clandestin "COMBAT" et le parti communiste qui ont repris les thèmes de la propagande étrangère. [...]

A Montpellier, à 18 h 30, une centaine de personnes, comprenant surtout des femmes et des enfants arborant des insignes tricolores, ont circulé lentement par petits groupes, rue de la République : l'un de ceux-ci a entonné LA MARSEILLAISE [...] Rue Foch, le nombre de personnes qui s'étaient réunies à la même heure, dans l'intention de manifester peut être évalué à 500. [...]

La population n'a pas pris parti.

Le service d'ordre est intervenu et a procédé à l'arrestation de 42 manifestants dont Albert Soboul alors professeur au lycée de garçons de Montpellier.

Compte rendu des Renseignements généraux au sujet de la journée du 14 juillet, 15 juillet 1942

Notice individuelle d’Albert Soboul, professeur d’histoire au lycée de garçons de Montpellier, connu pour ses sympathies communistes, 29 juillet 1942

En application de la loi du 11 août 1941 donnant droit au préfet régional de suspendre les fonctionnaires et agents d'Etat et conformément aux propositions du préfet délégué de l'Hérault, le préfet régional suspend Albert Soboul de ses fonctions le 29 juillet 1942

Considérant que Monsieur SOBOUL, a participé à une manifestation hostile à la politique gouvernementale.

Arrêté de révocation d’Albert Soboul,  29 juillet 1942

Suite à cette révocation, Albert Soboul s'engage dans la Résistance. A la fin de la guerre, il retrouve son poste au lycée de garçons de Montpellier.  Il poursuivra une carrière brillante d'historien en tant que spécialiste reconnu de la Révolution française. Il décède à Nîmes en 1982.

Adresse :
907 rue du professeur Blayac 34000 Montpellier - pierresvives