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Les cartes du Languedoc médiéval - Partenaire

Jean-Loup Abbé

FRAMESPA

Université de Toulouse Le Mirail

Le Languedoc médiéval existe-t-il?

En termes de géographie historique, les délimitations du Languedoc posent un problème quasiment insoluble pour le médiéviste : tout choix peut être contesté tout autant que justifié. Qu'est-ce que le « Languedoc de l'historien » ?[1] Il faut attendre la fin du XIIIe siècle pour que les agents du roi de France parlent de la patria lingue occitane[2] pour désigner les trois sénéchaussées méridionales (Beaucaire, Carcassonne, Toulouse) issues de la croisade albigeoise. Il s'agit alors d'une notion dégageant la spécificité linguistique et culturelle d'un espace administré perçu comme différent, mais non l'organisation administrative comme telle. Néanmoins, un processus d'unification politique porté par les Capétiens est en cours : un Languedoc royal succéde au Languedoc des comtes de Toulouse, qui l'avaient âprement disputé aux rois d'Aragon-comtes de Barcelone et aux vicomtes Trencavel. Mais le Languedoc capétien est aussi polymorphe, évoluant au gré de la politique royale et des événements liés à la guerre de Cent Ans.

Si la dénomination et la réalité institutionnelle servent de référence, l'histoire de la province d'Ancien Régime commence avec la mise place du pouvoir royal au XIIIe siècle[3]. Une histoire administrative de l'« espace languedocien », telle est l'expression qu'il faudrait utiliser avant l'implantation capétienne, peut par contre remonter dans le temps autant qu'il est possible. L'approche cartographique menée ici propose une carte autour de l'an mil, avec beaucoup de prudence comme il convient pour une telle époque. Comparée avec celles qui lui succèdent, elle permet de mettre en valeur les mutations intervenues dans la structuration territoriale au Moyen Âge et de prendre ainsi toute la mesure des changements intervenus avec la croisade albigeoise.

Le ressort des sénéchaussées paraît un cadre adéquat pour tenter de configurer le Languedoc médiéval. Mais quelles sénéchaussées, et à quel moment ? Celles de Beaucaire, Carcassonne et Toulouse, créées en 1229 et 1271 pour la troisième, constituent le noyau dur de la nouvelle administration. Quels contours faudrait-il leur choisir ? Car ils évoluent aussi : quelques faits saillants montrent la complexité de cette géographie territoriale. Dès le XIIIe siècle, la sénéchaussée de Carcassonne est agrandie du Fenouillèdes, du Peyrepertusès et du pays de Sault (1258) ; au XIVe, la sénéchaussée de Beaucaire intègre en plusieurs étapes le Vivarais (le comté de Viviers en 1305), puis la seigneurie de Montpellier (1349) ; au XVe siècle enfin, la sénéchaussée de Toulouse se réduit à l'ouest au profit de la Guyenne (1469). Que faire, par ailleurs, de la sénéchaussée de Quercy et Rouergue, anciens domaines du comte de Toulouse ?[4].

Faut-il prendre en compte les charges accordées aux représentants du roi qui outrepassent le territoire des sénéchaussées ? Les lieutenants généraux du roi / gouverneurs apparaissent en 1296 face au danger anglais. A partir de 1324, est mentionné le « locus tenens in partibus occitanis ». Il couvre les sept sénéchausssées méridionales (Toulouse, Beaucaire, Carcassonne, Rouergue, Quercy-Périgord, Bigorre, Agenais) mais peut comprendre la Guyenne, la Gascogne et la Saintonge. Pendant la guerre de Cent Ans, la fonction s'étend jusqu'à la Dordogne : en 1358, Jean, duc de Berry, est lieutenant général avec le titre de « lieutenant du roi en Languedoc en deçà de la rivière de Dordogne »[5].

A l'inverse, les trois sénéchaussées des Etats de Languedoc du XVe siècle (Beaucaire, Carcassonne, Toulouse) suffisent-elles à définir le cadre administratif ? Ce dernier est le fruit du traité de Brétigny de 1360 : auparavant, les assemblées d'Etats de Langue d'Oc comptent cinq à sept sénéchaussées. Les trois premières cités, maintenues sous l'autorité du roi de France après 1360, continuent à réunir ensemble leurs Etats qui prennent la dénomination d'Etats du Languedoc, alors que les autres, après leur retour dans le giron français en 1370, obtiennent des Etats particuliers.

A l'évidence, la réalité médiévale du Languedoc royal est fluctuante, à l'image de la gestation de l'Etat moderne. Le parti a été pris de retenir les territoires ayant été des composantes durables d'une administration languedocienne à la fin du Moyen Age (XIIIe-XVe siècle) et en même temps les comtés féodaux qui ont occupé une place essentielle dans l'orbite toulousaine. La sénéchaussée est parue l'échelon le plus pertinent et le plus commode. La cartographie historique administrative du Languedoc présentée dans ce volume retient par conséquent les sénéchaussées de :

- Beaucaire, avec son extension du Vivarais.

- Carcassonne, avec ses agrandissements du XIIIe siècle. Le comté de Foix eut ses propres Etats et reste hors du Languedoc à ce titre, mais il est inclu dans le comté de Toulouse jusqu'au début du XIe siècle et figure donc avec ce dernier.

- Toulouse, dont les limites ont changé plusieurs fois. Le ressort de 1469, quasi définitif, a été pris en compte, fixant la limite occidentale, à quelques détails près, sur la Garonne, alors que le comté était plus étendu.

- Quercy et Rouergue, comtés importants des Etats toulousains de l'époque féodale.

Ce Languedoc ainsi défini par sa genèse médiévale excède par conséquent les limites des diverses circonscriptions et ressorts qui le composent pendant les trois siècles de l'Ancien Régime. Encore une fois, la dimension « toulousaine », celle des comtes de Toulouse jusqu'aux premières décennies du XIIIe siècle, se devait d'être une référence primordiale dans les choix opérés bien que les principautés des Raimondins aient été loin d'être homogènes, géographiquement et politiquement. En effet, elles débordent le Languedoc puisqu'une partie de la Provence (le marquisat) est sous l'autorité de leur dynastie. D'autre part, l'influence des comtes de Barcelone, rois d'Aragon et le poids des vicomtes Trencavel, ainsi que les conflits entre ces familles émaillant le XIIe siècle, réduisent considérablement la maîtrise de l'espace languedocien par le lignage de Toulouse[6]. Ce dernier n'en reste pas moins l'ébauche d'un Languedoc administrativement et politiquement unifié par les Capétiens au XIIIe siècle.

Autour de l'an mil, l'influence des comtes de Toulouse, se voulant et se dénommant alors « marquis de Gothie », est particulièrement sensible. En effet, leur principauté en Languedoc comprend alors :

- le domaine propre : les comtés de Toulouse, Rouergue, Nîmes, Saint-Gilles,

- le Gévaudan gouverné par des vassaux directs,

- les comtés sur lesquels des droits sont revendiqués : Carcassonne, Razès, Narbonne, Melgueil, Uzès, Velay, Vivarais,

- les vicomtés Trencavel sous domination théorique depuis le IXe siècle : Albi, Nîmes, Béziers, Agde[7].

La puissance toulousaine sert donc à cette époque de clé de voûte à l'organisation territoriale et aux liens de fidélité au sein de l'aristocratie régionale. Le choix d'une première carte administrative autour de l'an mil permet ainsi de visualiser les structures de l'espace languedocien avant la montée en puissance des antagonismes féodaux. L'achat des comtés de Carcassonne et de Razès par les comtes de Barcelone en 1067-1070 annonce les conflits du XIIe siècle qui transforment la région en un champ clos de rivalités dont les rois de France finissent par tirer partie au siècle suivant.

Qu'est-ce qu'une frontière autour de l'an mil?

Faire une carte administrative des régions languedociennes au tournant des Xe et XIe siècles revient à mettre au premier plan les comtés. C'est la circonscription essentielle qui détermine les ressorts de juridiction et les aires d'influence politique, mais aussi religieuse : le diocèse se superpose le plus souvent au comté, le siège épiscopal voisinant dans le chef-lieu avec le palais comtal ou vicomtal[8]. Héritiers des civitates et des pagi de l'Antiquité romaine, les comtés servent de cadre référentiel à l'espace régional, dénommé surtout pagus jusqu'au milieu du Xe siècle, puis comitatus, sans que ce changement sémantique ne paraisse correspondre à un changement de l'objet ainsi dénommé. Le terme de comitatus lui-même s'efface au cours du XIe siècle, signe des mutations politiques et de la féodalisation des ressorts territoriaux[9]. La carte de l'an mil est par conséquent celle des comtés, alors que l'impasse a été faite sur les subdivisions, réelles, mais très mal connues. Des forteresses publiques, appelées castra, sont à la tête d'un ressort administratif comtal, appelé suburbium à partir du début du IXe siècle, puis vicariae[10]. D'autres vigueries carolingiennes paraissent issues d'une agglomération antique (quatre sur sept pour les anciennes cités de Nîmes et de Maguelone)[11]. Mais ces subdivisions territoriales semblent incomplètes, irrégulières, se réduisant fréquemment à un nom sans qu'il soit possible de tracer les limites de leurs ressorts[12]. Le cas du Vigan, dans le Gard, est exceptionnel. Identifiée comme Arisitum, diocèse des VIe-VIIe siècles ensuite disparu, elle est mentionnée comme vicaria aux IXe-Xe siècles : les territoires pourraient être similaires[13].

Représenter les frontières des comtés pose deux problèmes essentiels : quelle est la réalité des limites territoriales au Moyen Âge et comment les représenter ? Ces deux questions sont tellement essentielles qu'il a souvent été dit qu'un telle projet de représentation est vain : ainsi s'expriment M. Parisse dans son Atlas de la France de l'an mil [14], Ch. Higounet évoquant de son côté à propos des frontières une « indécision généralisée »[15] et bien d'autres encore. Il n'en reste pas moins que les auteurs cités ont réalisé des ouvrages dont les cartes sont devenues des références, malgré leurs réticences. La première question posée est celle de la notion de frontière, de sa matérialité, en un mot de l'horogenèse[16]. Tracer des frontières linéaires serait en fait plaquer sur une réalité ancienne une notion forgée aux XVIIIe-XIXe siècles, avec l'émergence des nations. La genèse de la frontière linéaire est en fait celle de l'Etat moderne. R. Dion avait déjà fait observer en son temps que le terme de frontière - au pluriel, d'ailleurs - apparaît dans le royaume de France au début du XIVe siècle pour désigner la Flandre, alors partie menacée du territoire : la dimension militaire est essentielle au Moyen Age[17]. La précision croissante des limites traduit « la maîtrise intellectuelle de l'espace et l'extension du pouvoir royal »[18].

Ce pouvoir royal  restructurant l'espace territorial est traditionnellement opposé à l'enchevêtrement féodal défiant toute restitution de limites de souveraineté et de juridiction. Dans ce contexte seigneurial, l'autorité ne s'exerce pas seulement sur un territoire. Elle est avant tout une mouvance : le réseau des fidèles et des vassaux est la première cohérence, immatérielle, alors que les seigneuries s'inscrivent dans un espace qui peut être discontinu. Tel est le cas des Etats toulousains. Le comte de Toulouse étend son influence de la Provence à la Garonne, mais son espace politique est écartelé par les comtés des Trencavel. De la même manière, J.-F. Lemarignier avait montré la fluctuation des mouvances entre la Bourgogne et la Champagne[19] et, plus récemment, D. Barthélemy la plasticité des limites du comté de Vendôme[20].

Pourtant, l'opposition entre l'influence monarchique « régulatrice » et l' « indécision » féodale doit être nuancée. Il faut d'abord remarquer que le tracé des sénéchaussées s'inspire des châtellenies, intégrées dans un nouvel échelon administratif plus vaste : il fallait donc qu'il y eut quelque cohérence[21]. Insuffisante, probablement, puisqu'en 1302 Philippe le Bel ordonna une enquête pour établir la frontière entre les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne[22]. Les limites féodales sont complexes, mais non imprécises, fait remarquer B. Guenée à partir de l'exemple du baillage de Senlis, à la fin du Moyen Âge[23]. Les limites administratives ne font guère l'objet de contestation : dans le cas qu'il étudie, la proximité du pouvoir royal n'y est peut-être pas étrangère. La Normandie féodale présente un bel exemple de frontière fortement marquée. Pour J.-F. Lemarignier,  elle doit sa précision au fait qu'elle suit des cours d'eau, coïncide avec des forêts et surtout respecte les anciennes limites du pagus et des diocèses. Elle est dans ce cas réellement « séparante », selon son expression[24]. La Provence offre un exemple aussi intéressant. Le traité de 1125 entre le comte de Barcelone, Raimond Bérenger, et celui de Toulouse, Alphonse Jourdain, partage la Provence en fixant les limites sur la Durance et le Rhône et en donnant une liste de villes fortifiées : les cours d'eau jouent un rôle essentiel dans la définition des territoires contrôlés par les deux princes[25].

Au-delà de la difficulté à restituer des contours, la « linéarité » de la frontière fait débat. La plupart des historiens s'accordent à considérer que les frontières des pagi et des comtés jusqu'au moins au XIe siècle n'ont rien de linéaires, mais constituent des zones intermédiaires, des confins de territoire. Si la langue française n'utilise que le mot « frontière » pour désigner les deux réalités, l'anglais les distingue : boundary est la frontière internationale reconnue, alors que frontierest la zone-frontière, valorisant ainsi la dichotomie de la perception de l'espace[26]. Cette zone, ou cette « marche » pour reprendre le vocabulaire médiéval, est loin d'être un no man's land vide, espace répulsif comme l'imaginait R. Dion assimilant certaines forêts à des « déserts-frontières »[27]. A l'inverse, il faut concevoir, en suivant la définition de D. Nordman et J. Revel, que « la frontière est une armature, un ensemble spatial, militaire, économique et fiscal, administratif, aux caractères variables selon les lieux et les moments »[28]. L'armature militaire est essentielle au Moyen Âge. Non seulement dans l'apparition de la notion de « frontières » au XIVe siècle, comme il a été dit, mais dès le XIe siècle, les fortifications, châteaux et tours, sont des jalons majeurs de l'extension de l'autorité. A. W. Lewis a insisté sur leur rôle en Normandie dans la conscience territoriale. A partir de 1013, des châteaux sont construits en bordure du duché, en particulier sous Guillaume le Conquérant : ce qui compte pour le pouvoir ducal, ce sont les châteaux, les chemins qui y mènent et les hommes qui les gardent. La linéarité est secondaire. Avec Henri Ier, les villes frontalières reçoivent des privilèges afin de les peupler. Le titre de seigneurs de marche, de marquis (marchisus), de « seigneur frontalier » (Orderic Vital) est donné aux sires des deux côtés de la frontière des domaines capétien et normand :  « Ainsi les limites linéaires et fluviales traçaient le centre d'une autre frontière : la marche »[29] .

Le rôle des châteaux comme « glacis de protection » est aussi mis en valeur dans le volume du colloque Castrum consacré à Frontière et peuplement dans le monde méditerranéen au Moyen Âge[30]. En Italie méridionale, c'est aussi au XIe siècle que les principautés lombardes fortifient leurs confins, par des châteaux mais aussi par des villeneuves, établissant dans certains secteurs un véritable limes de protection[31]. Le Languedoc lui-même offre de beaux exemples de ces frontières fortifiées. Du XIe au XIIIe siècle, les comtes de Toulouse puis les rois de France consolident leurs possessions sur la rive droite du Rhône par la construction de châteaux et d'ouvrages défensifs aux abords des principaux ponts sur le fleuve[32]. A une autre extrémité des nouvelles sénéchaussées du XIIIe siècle, la frontière entre l'Aragon et la France dans les Corbières est structurée et défendue par des châteaux royaux qui, du côté français, ont été acquis sur les seigneurs méridionaux à la suite de la croisade albigeoise, les pseudo châteaux « cathares »[33].

C'est cette frontière concrête, faites de forteresses et de localités, qui est la réalité, non une ligne abstraite, immatérielle et non représentée en l'absence de cartes[34]. La frontière entre deux comtés est l'espace entre le dernier château de l'un  et le premier de l'autre,  le dernier village de l'un et le premier de l'autre ; ce peuvent être aussi ces châteaux et ces villages des confins, comme les exemples normand et italien l'ont montré. La frontière a de toute façon une « épaisseur »[35] qui a conduit à suggérer symboliquement sa matérialité sur la carte des comtés de l'an mil par une double bande de part et d'autre des tracées linéaires supposés. Ce mode de représentation ne prétend pas rendre compte de réalités locales spécifiques, mais seulement insister sur la nature de la frontière, zone de confins, de marche, au tournant des Xe et XIe siècle.

La méthode régressive : quelle permanence des frontières?

Une autre question épineuse réside dans le choix des tracés. S'il est possible de réaliser une cartographique historique très proche de la réalité pour la période de l'Ancien Régime, les inconnues sont bien plus nombreuses pour le Moyen Âge. Pendant longtemps a prévalu sans nuance la notion de permanence des territoires administratifs et politiques, des temps gaulois à la fin de l'Ancien Régime. Les Romains auraient calqué leur organisation territoriale civile en pagi et cités sur les territoires des tribus gauloises. Les diocèses chrétiens adoptent à leur tour le cadre des cités qui perdurent ainsi jusqu'au XVIIIe siècle, les comtés médiévaux successeurs des cités et des pagi, terme en usage, cela a été dit, au moins jusqu'au Xe siècle, conservant les limites diocésaines[36]. C'est par conséquent la carte des diocèses qui est la source fondamentale de la cartographie : les représentations de l'époque moderne ainsi que les restitutions à partir des documents de la fin du Moyen Âge[37] servent de matrice à une reconstruction des frontières administratives antérieures, qu'elles soient médiévales ou antiques. Le discours sur la permanence sert de justificatif à cette démarche régressive. Par commodité, et implicitement, les cartes réalisées aujourd'hui s'appuient sur les résultats de cette démarche. Ainsi M. Parisse réalise son Atlas à partir des limites de diocèse, « bien établies », selon lui, autour de l'an mil.

Il n'est pas question de mettre en doute l'utilité de cette approche, dont la justesse ne peut être évidemment toujours vérifiée, mais qui propose un cadre cartographique d'ensemble. Il est actuellement difficile d'en suggérer une autre. La carte des comtés de l'an mil n'innove pas de ce point de vue. Mais cela n'empêche pas de mesurer les réserves qu'il faut émettre. Dans sa Géographie historique de la France[38] , X. de Planhol insiste sur la « fixité » de l'organisation ecclésiastique depuis l'Antiquité. Mais il prend soin de relever que les frontières et les dénominations des pagi ont parfois évolué, « réalités vivantes » qui se stabilisent à l'époque féodale. Cette fluidité des frontières a déjà été souligné pour l'Auvergne, de même que l'inadéquation comté-diocèse (Razès)[39]. Même là où la permanence des structures semble assurée, les limites changent. Tel  est le cas entre Narbonne et Béziers : les frontières de cités et de diocèses voisinent, mais ne coïncident pas (une dizaine de kilomètres d'écart) et les vigueries royales du XIIIe siècle adoptent aussi un autre tracé[40]. Plus largement, la genèse des diocèses est étalée dans le temps et provoque le démembrement des anciennes cités : Agde est pris sur Béziers, Maguelone et Aresitum sur Nîmes, Carcassonne sur Narbonne. Il est vain de chercher alors l'adéquation entre les cités et les diocèses, et donc les comtés qui correspondent aux nouvelles circonscription. La filiation avec des territoires d'agglomérations antiques reste à rechercher[41].

La complexité de la représentation cartographique des comtés médiévaux et la part d'incertitude  obligent à présenter avec réserve et prudence la carte proposée. Comme celles qui l'ont précédée, les limites diocésaines ont été reprises, à moins que des études aient apportées des précisions dont il a alors été tenu compte. Elles concernent les comtés suivants :

- Carcassonne : Castans et Cabrespine sont dans le diocèse de Carcassonne, mais rattachés au comté de Narbonne[42].

- Comminges : C. Higounet exclut du comté de Comminges le val d'Aran et les vallées occidentales (Labarthe, Aure, Larboust, Barousse) au début du XIe siècle, mais sans certitude[43]. Le tracé du diocèse religieux de Saint-Bertrand est retenu.

- Narbonne : exclusion du Razès formant un comté spécifique depuis au moins la fin du VIIIe siècle; ajouts de Castans et Cabrespine (cf. Carcassonne).

- Razès : comté depuis au moins la fin du VIIIe siècle, sans diocèse (création de celui d'Alet en 1318). L'attribution au Razès de territoires orientaux (Termenès, Peyrapertusès) et méridionaux (Fenouillèdes, Capcir, Donezan, Sault) fait l'objet d'hypothèses divergentes, sans que soit toujours fait la part entre le contrôle politique et l'appartenance administrative à une circonscription. En suivant l'opinion qui semble prévaloir, ils ont été tous intégrés à ce comté pour la carte de l'an mil[44].

- Uzès et Vivarais : la limite septentrionale du comté d'Uzès ne correspond pas exactement au diocèse religieux. Plusieurs communautés du diocèse religieux de Viviers font partie du comté d'Uzès : Banne, Brahic, Malbosc et Courry forment une enclave, Grospierres, Bessas, Salavas, Labastide-de-Virac, Vagnas, Les Sallèles[45].

Notes

[1] L'expression est de C. Duhamel-Amado, l'opposant à celui des géographes : Genèse des lignages méridionaux, t. I, L'aristocratie languedocienne du Xe au XIIe siècle, CNRS - Université de Toulouse-Le Mirail, Toulouse, 2001, p. 1.

[2] Ph. Wolff (dir.), Histoire du Languedoc, Privat, Toulouse, 1967, réed. 1990, p. 225. Voir, à titre historiographique, la note VI de J. Vaissète dans le tome X de L'Histoire générale de Languedoc : « Sur l'origine du nom de Languedoc », p. 27-39.

[3] « L'expression de Languedoc (...) désigna à l'origine les possessions des rois capétiens dans le sud de la France » écrit A. Molinier pour expliquer une étude administrative de la province commençant à partir du XIIIe siècle : « Note sur la géographie de la province de Languedoc au Moyen Age », Histoire générale de Languedoc, t. XII, Toulouse, 1889, p. 135-355.

[4] Les dictionnaires et encyclopédies évoquant l'histoire du Languedoc divergent ainsi sur la date où se fixent les limites « définitives » de la province d'Ancien Régime : 1360, 1469, 1471 : P. A. Sigal, « L'histoire du Languedoc dans les dictionnaires et les encyclopédies (XVIIe-XXe siècles) », Annales du Midi, t. 110, n° 221, 1998, p. 5-23.

[5] P. Dognon, Les institutions politiques et administratives du pays de Languedoc du XIIIe siècle aux guerres de religion, Toulouse, 1895, p. 327-334 et J. Vaissète, op. cit. n. 2.

[6] Sur l'histoire politique languedocienne et sa dimension aristocratique du Xe au XIIIe siècle, plusieurs synthèses récentes indispensables : C. Duhamel-Amado, op. cit. n. 1 ; H. Débax, Structures féodales dans le Languedoc des Trencavels (XI-XIIe s.), thèse de doctorat, Université de Toulouse-Le-Mirail, 1997, dactylographiée ; L. Macé, Les comtes de Toulouse et leur entourage, XIIe-XIIIe siècles. Rivalités, alliances et jeux de pouvoir, Privat, Toulouse, 2000.

[7] C. Duhamel-Amado, op. cit. n.1, p. 2 ; P. Bonnassie, « L'Occitanie, un Etat manqué ? », L'Histoire, n° 14, 1979, p. 31-40. Dans cet article, P. Bonnassie montre les mutations politiques d'une « Occitanie » linguistique et culturelle entre 1000 et 1200, avec une série de six cartes représentant schématiquement les comtés méridionaux et catalans. Plus récemment, L. Macé a réexaminé le domaine toulousain aux XIIe-XIIIe siècles : op. cit. n. 6, p. 38-45.

[8] L'adéquation comté - diocèse n'est cependant pas une règle : le Razès est un comté sans diocèse, Substantion est découplé du siège épiscopal de Maguelone, par exemple. L'Auvergne voisine montre aussi la faible adéquation entre comté et diocèse : C. Lauranson-Rosaz, L'Auvergne et ses marges (Velay, Gévaudan) du VIIIe au XIe siècle. La fin du monde antique ?, Les cahiers de la Haute-Loire, Le Puy-en-Velay, 1987, p. 405.

[9] L. Schneider, Monastères, villages et peuplement en Languedoc central : les exemples d'Aniane et de Gellone (VIIIe-XIIe siècle), thèse de doctorat, Université de Provence, 1996, 3 vol., vol. 1, p. 115.

[10] Exemple de la viguerie de Popian : L. Schneider, « Une vicaria languedocienne du Xe siècle : Popian en Biterrois », Annales du Midi, t. 109, n° 219-220, 1997, p. 401-442.

[11] L. Schneider, « Les agglomérations de tradition antique dans les sources médiévales languedociennes : le cas des chefs-lieux territoriaux », in : Jean-Luc Fiches (dir.). Atlas des agglomérations gallo-romaines du Languedoc-Roussillon, Monographie d'Archéologie Méditerranéenne, Lattes, sous presse.

[12] La confusion a porfois été entretenue entre la vicaria carolingienne et la viguerie féodale, en établissant des listes qui ne prennent pas en comptent la chronologie : cf. A. Molinier, art. cit. n. 3.

[13] L. Schneider, art. cit. n. 11.

[14] Picard, Paris, 1994, p. 9 : « nul ne peut prétendre dessiner précisément les limites des principautés » .

[15] « La géohistoire », Paysages et villages neufs du Moyen Age, Fédération historique du Sud-Ouest, Bordeaux, 1975 (1961), p. 3-15, citation p. 7.

[16] La genèse des frontières (horoï = limite des territoires des cités, en grec) :  le terme est repris de M. Fournier, L'invention des frontières, Fondation pour les Etudes de Défense Nationale, Paris, 1986, p. 51.

[17] R. Dion, Les frontières de la France, Hachette, Paris, 1947, p. 89.

[18] M. Bourin, Temps d'équilibre, temps de ruptures. XIIIe siècle, Le Seuil, Paris, 1990, Nouvelle histoire de la France médiévale, t. 4, p. 59.

[19] J.-F. Lemarignier, Recherches sur l'hommage en marche et les frontières féodales, Université de Lille, Lille, 1945, p. 126-154.

[20] D. Barthélemy, La société dans le comté de Vendôme de l'an mil au XIVe siècle, Fayard, Paris, 1993, p. 132-133.

[21] D. Nordman et J. Revel, « La division de l'espace français », dans J. Revel (dir.) : Histoire de la France. L'espace français, Le Seuil, Paris, 1989, réed 2000, p. 147-193.

[22] J. Favier, Philippe le Bel, Fayard, Paris, 1978, p. 21. Cité par D. Nordman et J. Revel, « La connaissance du territoire », idem, p. 91-145,  citation p. 108.

[23] B. Guenée, « La géographie administrative de la France à la fin du Moyen Age : élections et baillages », Annales du Midi, t. LXVII, 1961, p. 293-323.

[24] J.-F. Lemarignier, op. cit. n. 19, p. 34-72, citation p. 70. Etude reprise par A. W. Lewis, « Observations sur la frontière franco-normande », Le roi de France et son royaume autour de l'an mil, Picard, Paris, 1992, p. 147-154.

[25] C. Maigret, « Elaboration d'une « frontière » du Languedoc. La fortification du Rhône gardois du Xe au XIVe siècle », dans C. Desplat (dir.), Frontières, Actes du 125e congrès de Lille (2000), CHTS, Paris, 2002,  p. 127-141.

[26] M. Fournier, op. cit. n. 16, p. 38 et T. K. Schippers, « La frontière dans l'imaginaire identitaire en Europe », dans C. Desplats, op. cit. n. 25, p. 79-86.

[27] R. Dion, op. cit. n. 17, p. 11 et suivantes.

[28] D. Nordman et J. Revel, « Les frontières de la France », dans J. Revel, op. cit. n. 20, p. 43-89, citation p. 77.

[29] A. W. Lewis, art. cit. n. 24, p. 154.

[30] J.-M. Poisson (rec. et prés. par), Castrum 4. Frontière et peuplement dans le monde méditerranéen au Moyen Age, actes du colloque d'Erice - Trapani (Italie) tenu du 18 au 25 septembre 1988, Ecole française de Rome et Casa de Velásquez, Rome-Madrid, 1992, collection de la Casa de Velásquez, 38 et Collection de l'Ecole française de Rome, 105.  L'expression de « glacis de protection » est tirée de l'article de P. Toubert : « Frontière et frontières : un objet historique », p. 9-17, citation p. 15.

[31] J.-M. Martin, « Les problèmes de la frontière en Italie méridionale (VIe-XIIe siècles) : l'approche historique », dans op. cit. n. 28, p. 259-276.

[32] C. Maigret, art. cit. n. 25..

[33] A titre d'exemple : L. Bayrou, Peyrepertuse, forteresse royale, Centre d'Archéologie Médiévale du Languedoc, Carcassonne, 2000, Archéologie du Midi Médiéval, supplément n° 3.

[34] Sur la genèse de la représentation cartographique des frontières au Moyen Âge : P. Gautier-Dalché, « De la liste à la carte : limite et frontière dans la géographie et la cartographie de l'Occident médiéval. », dans op. cit. n. 30, p. 19-31 et T. K. Schippers, art. cit. n. 25.

[35] P. Gautier-Dalché, idem, p. 21.

[36] Parmi les ouvrages récents qui s'inspirent encore largement de cette vision : A Fierro-Domenech, Le pré carré. Géographie historique de la France, Laffont, Paris, 1986 et J.-R. Trochet, La géographie historique de la France, PUF, Paris, 1997, coll. Que-sais-je ?.

[37] Les cartes de J. de Font-Réaulx, réalisées dans les années 1950 et 1960 à partir de diverses sources ecclésiastiques de la fin du Moyen Age, principalement les Pouillés des diocèses, proposent une restitution des limites diocésaines, le plus souvent au XIVe siècle.

[38] Fayard, Paris, 1988.

[39] supra n. 8.

[40] M. Clavel, Béziers et son territoire dans l'Antiquité, Les Belles Lettres, Paris, 1970, p. 226-232 ; M. Bourin-Derruau, Villages médiévaux en Bas-Languedoc : genèse d'une sociabilité (Xe-XIVe siècle), L'Harmattan, Paris, 1987, t. I, p. 14-18.

[41] Ce dossier a été récemment réexaminé par L. Schneider : art. cit. n. 11.

[42] E. Griffe, « Géographie ecclésiastique de la province de Narbonne au Moyen Age », Annales du Midi, 48e année, 1936, p.363-382, sur Cabrespine et Castans, p. 370.

[43] C. Higounet, Le comté de Comminges de ses origines à son annexion à la Couronne, Toulouse-Paris, 1949, t. I, p. 36-37, carte p. 46.

[44] Parmi les publications sur le Razès médiéval : P. Ponsich, « Le comté de Razès, des temps carolingiens au traité de Corbeil », La frontière en Languedoc et Roussillon , 60e Congrès de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon (18-19 juin 1988, Canet (P.-O.), Etudes roussillonnaises , t. IX, 1989, p. 33-54.

[45] J. Régné, Histoire du Vivarais, t. II, Largentière, 1921, p. 397-398.

 

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Auteur: 
Jean-Loup ABBE

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