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Plan et sondes du grau d'Agde (1735) - Zoom sur...

Agde
Plan et sondes du grau d'Agde, 1735 (ADH, C 12311/3)
Plan et sondes du grau d'Agde, 1735 (ADH, C 12311/3) Archives départementales de l'Hérault

Les plans de ports du Languedoc : pour une histoire de l'espace littoral aux XVIIe et XVIIIe siècles, par Stéphane Durand > Page d'introduction > Le port d'Agde

 

 

Ce plan du grau d'Agde (C 12311/3) a été dressé au début de l'été 1735 par l'inspecteur des travaux de ce chantier portuaire, le dénommé Pierre Filliol, par ailleurs professeur d'hydrographie à Agde. Il s'agissait alors de montrer l'état d'ensablement des lieux et la nécessité de construire une seconde jetée.

A l'instar du plan de Niquet de 1698, ce document place l'est en haut de la feuille.

Texte et légende

Plan et sondes du grau d'Agde
Plan et sondes du grau d'Agde (C 12311/3)
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En haut de la feuille, dans l'encart :
« Plan du grau d'Agde qui represente l'estat ou ce grau se trouve aujourd'huy et la necessité qu'il y a de faire une jettée du coté de l'est pour contenir les eaux pour qu'elles ne se rependent point et qu'elles emploient toute leur force allant a la mer par le debouchement du grau, les sables emportés par la chute des courants de l'est vers l'ouest rencontrent la jettée qui leur fait face et chaussent l'emboucheure de ce grau, ce qui cause un grand prejudice au commerce, les sondes y sont marquées en pieds jusques a 450 toises dans la mer, la forme du banc fait par les sables y est marquée avec les sondes, ce plan a esté levé sur le lieu par l'ordre de Monsieur de Montferrier, sindic general de la province, en juin et juillet 1735 par Filliol professeur d'hydrographie a Agde ».
Sous l'encart : l' « Echelle de 300 toises ».
En bas à gauche : « la ligne AB passe par le clocher d'Agde », « la ligne AC passe par le clocher de N(o)t(re) dame », « la ligne AD passe par la metairie de m(onsieu)r Sicard », « EF claionages ».
Dans la partie gauche, sur la terre, de haut en bas : « rocher de N(o)t(re) dame », « redoute », « jettée du grau d'agde », « corps de garde ».
Dans la partie droite : « MER MEDITERRANEE ».
Enfin sur l'ensemble de la carte figurent des sondes exprimées en pieds (0,3267 m), complétées parfois - en mer - de la distance à la jetée, en toises (1,96 m).

 

Contexte

Dans l'hiver 1734-1735, une barre de sable s'est formée dans la mer à l'embouchure de l'Hérault. Les autorités ont d'abord pensé que les crues du printemps la dissiperaient, ce qui ne s'est cependant pas produit. Il a donc été nécessaire d'employer des machines à creuser pour évacuer les sables qui gênaient la sortie des bateaux. Sous l'inspection de Pierre Filliol, un ponton et un trébuchet ont travaillé à la dispersion du banc à partir de la mi-avril (ADH, C 12306, « Etat de depense faite pour le ponton et trebuchet que M(onsieu)r de Montferrier a envoyé a Agde le 15 avril 1735 », s.d.). Puis, à la demande du sieur de Montferrier, syndic général des Etats de Languedoc, Pierre Filliol a dressé un plan des sondes effectuées à la fin des travaux et les lui a envoyés le 11 juillet 1735 (ADH, C 12306, lettre de Filliol à Montferrier du 11 juillet 1735).

Les éléments représentés sur le plan

 

  • Le système dunaire.

Les figurés employés sur la carte laissent entendre que ces terres sont composées de dunes, colonisées par des végétaux de type oyat.

Si l'on compare cette carte avec celle de Niquet établie en 1698 (cf. C 4268/1), on constate un formidable engraissement de la côte. En effet, à cette date-là, la jetée ouest était appuyée sur le rivage et remontait le bord de l'Hérault sur 30 toises, tout au plus. La digue AB parvenait à la mer à son extrémité B. Or, sur le plan de 1735, le point B est à près de 160 toises de la mer tandis que la jetée ouest est chaussée sur 240 toises. Il faut admettre que les dunes de l'est ont progressé en 37 ans de quelques 313 mètres (soit un rythme annuel moyen de 8,5 m), tandis que la petite anse formée à l'arrière de la jetée ouest était comblée sur environ 411 m. Les dunes du front de mer sont donc, en 1735, de formation très récente.

  • Le banc de sable.

Pierre Filliol a mentionné sur sa carte la dérive littorale - qu'il nomme « chute des courants » - telle qu'il la suppose. Elle est figurée par des flèches orientées est-ouest (du haut vers le bas de la carte) au centre du document. Elle explique, selon lui, l'ensablement de l'embouchure du grau par un banc de sable qui s'est accumulé à l'est et qui contourne la tête de la jetée ouest, à peine tenu à distance par les eaux de l'Hérault. C'est ce même banc qui crée à cette date les plus grandes alarmes dans le milieu des négociants agathois.

Les sondes mesurées méthodiquement par Filliol, toutes les 5 toises, permettent de saisir la physionomie de ce banc de sable. L'auteur a choisi le seuil de 9 pieds (env. 3 m) pour changer de couleur dans le coloriage des fonds et signaler la profondeur en-deçà de laquelle il y aurait danger pour la navigation. Ce choix offre aux administrateurs de la province une vision saisissante du problème de l'ensablement.

De l'aplomb du rocher Notre Dame, à l'est, où il est à 6 pieds de fond (env. 2 m), le banc de sable affleure presque à l'approche de l'embouchure où il est à 1 pied (env. 0,3 m). Par un effet de chasse, le fleuve s'est ménagé un chenal de sortie qui occupe les trois quarts du lit à l'endroit où il est le plus étroit, soit un chenal de 30 toises de large (env. 59 m) avec des fonds qui atteignent jusqu'à 24 pieds (env. 7,8 m). En revanche, avec la dispersion des eaux fluviales dans la mer, le banc de sable a pu s'appuyer sur la tête de la jetée, où le fond n'est plus qu'à 8,5 pieds (env. 2,8 m), tout en étant repoussé vers le large en contournant la tête de la jetée. Là, le banc de sable présente une largeur de 70 à 100 toises (env. 137 à 196 m), mesuré à 9 pieds de fonds. En coupe, sa forme est cependant très arrondie et peu proéminente. En effet, on ne trouve de fonds supérieurs à 18 pieds (env. 6 m) qu'à plus de 200 toises du banc (env. 392 m).

  • Les infrastructures portuaires.

Sur la rive gauche de l'Hérault, désormais en amont de l'embouchure, apparaît une digue brisée, celle dont Niquet dressait le plan en 1698. La partie centrale de cette digue, originellement établie pour une moitié en pierres perdues et pour l'autre avec un pilotis de bois, joue toujours son rôle de protection des rives. En revanche, les extrémités ont été chaussées par des apports sédimentaires en provenance de l'amont. A terme, l'ouvrage semble promis à l'envasement.

La jetée ouest, désormais solidement adossée au rivage par l'ensablement, est nettement représentée avec sa série de quinze colonnettes d'amarrages. Longue de 400 toises, elle résulte du prolongement de la première jetée, construite par Antoine Niquet à partir de 1698. Dans une course contre l'ensablement et contre les ravages des tempêtes, la jetée a été continuée toujours plus loin dans la mer, dans une fuite en avant. Quant aux colonnettes, elles y ont été placées à partir de 1727 sur la proposition de l'ingénieur Montlibert, alors en charge des travaux. Ce nouvel aménagement marque la volonté de se servir du grau d'Agde comme d'une sorte d'avant-port de celui d'Agde.

  • Les clayonnages mentionnés en arrière de la jetée ouest - et notés EF - sont, à la date du plan, de construction très récente. Pierre Filliol en préconisait l'installation le 15 mai 1735, affirmant qu'ils permettrait d' « empecher que le vent d'ouest et de n(ord) o(uest) ne jettent les sables dans le canal de la riviere proche le grau[1] ». Ayant insisté à plusieurs reprises auprès des autorités, cette proposition est acceptée par l'ingénieur Pontmartin qui en ordonne la mise en œuvre au début de l'été 1735[2]. Les clayonnages sont ainsi établis sur les dunes les plus récentes et donc probablement les moins stabilisées.
  • L'hypothèse d'une jetée orientale est portée par la légende de ce plan de 1735. Filliol suggère d'en construire une « pour contenir les eaux pour qu'elles ne se rependent point et qu'elles emploient toute leur force allant a la mer par le debouchement du grau ». Il s'agirait de profiter pleinement de l'effet de chasse des crues du fleuve pour empêcher tout ensablement.

[1] Arch. dép. Hérault, C 12306, lettre de Filliol à Montferrier du 15 mai 1735.

[2] Arch. dép. Hérault, C 12306, lettre de Filliol à Montferrier du 11 juillet 1735.