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Le voyage du navire négrier Le Languedocien vers les côtes de Guinée, les colonies d’Amérique et Sète en 1726-1728 - Retour sur ...

La pratique de la traite négrière par des ports méditerranéens est peu connue. Pourtant Marseille a recouru à ce commerce à grande échelle, et Sète l’a expérimenté brièvement. Le voyage du navire négrier Le Languedocien témoigne de l’intérêt des grands négociants montpelliérains pour la traite et le commerce colonial.

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Les ambitions commerciales du nouveau port languedocien

En 1666, le pouvoir royal crée le port de Sète afin de doter Montpellier et le Languedoc du grand site portuaire que nécessitaient leurs activités économiques. Dès la fin du XVIIe siècle, le port reçoit des laines et cotons du Levant, mais aussi du bois, du riz et de l’huile d’Italie et Sardaigne, les deux liaisons principales de Sète. Les bateaux viennent également d’Espagne (cochenille, vermillon, bois, grains et huile) ; de Sicile et de Barbarie (grains) ; de Hollande et des pays nordiques (poivre, cannelle, garance, houille, plomb)[1]. Le port exporte les principaux produits de l’arrière-pays : les draps du Languedoc, et surtout les vins et eaux-de-vie.

Les affaires restent modestes, le port de Sète échouant à concurrencer Marseille au Levant ; néanmoins, il s’impose comme le seul rival du géant marseillais en Languedoc.

Les négociants montpelliérains vont tenter de prendre l’avantage sur Marseille en orientant leurs activités vers le grand commerce antillais, profitant d’un arrêt du 1er décembre 1716 qui admet Sète au nombre des treize ports privilégiés pour le trafic avec les Antilles, et de l’exclusion provisoire des Marseillais du commerce d’Amérique à la suite de la peste de 1720 [2]

Le retour à la navigation sûre après la paix d'Utrecht et l’expérience de Law encouragent ces initiatives et renforcent les ambitions des milieux financiers montpelliérains.

Arnel et Jacques Gilly, frères de Simon Gilly, député du commerce du Languedoc et directeur de la Compagnie des Indes à partir de 1718, associés à François Angelin, Moïse Marguerit, ancien capitoul de Toulouse, et Bernard Dufau, tous négociants protestants montpelliérains, concluent, en février 1717, un traité avec les États de Languedoc, pour une durée de quinze années, établissant une raffinerie de sucre à Sète, qui obtient en octobre 1718 le titre de manufacture royale[3]. Les intéressés de la raffinerie s’engagent à importer et à raffiner annuellement 8 000 quintaux de sucre brut, et à expédier aux Antilles la même quantité « de vin du cru et des étoffes des fabriques de la province[4]».Le sucre raffiné à Sète doit par la suite être vendu à la foire de Beaucaire. Les États leurs octroient une subvention annuelle de 4 000 livres, plus une gratification de 10 000 livres, à raison de 25 sols par quintal de sucre importé, pour couvrir la location des maisons qu’ils ouvrent pour ce commerce à Sète, à Montpellier, à la Martinique et à Saint-Domingue[5]. La maison Gilly frères établit une succursale au Cap-Français nommée Bonnaud et Gilly, en relation avec Eustache, un négociant du Havre [6]. Le nouvel établissement se développe rapidement, soutenu par les importants profits générés par les multiples activités des Gilly (manufactures de draps, importation de piastres de Cadix, banque). Les associés constituent un fonds de capital de 560 000 livres qu’ils emploient au recrutement d’ouvriers-raffineurs en Hollande, à la construction de la nouvelle raffinerie sétoise, une des plus importante d’Europe, et à l’achat de quatre vaisseaux pour assurer les rotations entre Sète et les colonies. Ils font d’abord l’acquisition du Ville-de-Cette, en 1717, puis celle de l’Américain-de-Languedoc, en 1718, du Saint-Jacques, un 300 tonneaux construit à Amsterdam, en 1719. Le Ville-de-Cette, perdu en mer en 1725, est remplacé par Le Languedocien, un vaisseau d’environ 400 tonneaux [7], construit sur ordre des Gilly près de Hambourg, en 1726, pour 11 000 marks [8].

Les Gilly et leurs associés s’engagent en 1717 pour armer principalement des vaisseaux effectuant un commerce en droiture avec les colonies, mais ils vont aussi faire l’expérience du commerce triangulaire. À cet effet, ils sollicitent les services de négociants et de gens de mer des ports de l’Atlantique, rompus depuis longtemps à la navigation au long cours et connaisseurs des pratiques de la traite négrière. En 1726, les Gilly s’associent à la maison veuve Le Chibelier et fils, du Havre, expéditrice de charbon pour la raffinerie sétoise, pour armer un vaisseau, Le Languedocien, et aller pratiquer la traite en Guinée. Le commandement est confié au capitaine François Légier, de Toulon, qui a déjà commandé plusieurs expéditions de traite pour le compte des Compagnies du Sénégal et des Indes. La cargaison du bâtiment se compose de cauris, de cuivre, de barres de fer et d’autres marchandises d’une valeur de 50 000 livres ; aux coûts du fret s’ajoutent ceux de d’achat du vaisseau et de son armement, pour un total de 80 000 livres [9].

Le voyage du Languedocien vers la Guinée et les Antilles est en partie documenté par les registres de l’Amirauté de Sète et de Montpellier conservés aux Archives départementales de l’Hérault.

Les sources sur le voyage du Languedocien

1. Les registres de l'Amirauté de Sète et de Montpellier

 

couverture du registre 4 B 269

L'ensemble du fonds de l’Amirauté est constitué de registres et de cahiers où sont consignés des actes de nature très différente. Après l'ordonnance sur la marine de 1681, les armateurs et propriétaires sont tenus de faire enregistrer les transactions relatives à la construction, l'achat, la vente ou l’armement des navires, les déclarations de propriété ou de parts de navire.

L'enregistrement des soumissions, cautionnements, décharges et descentes, engagements pour les îles françaises de l'Amérique, a donné lieu à une série de registres spécifiques, couvrant la période 1728-1750, cotés 4 B 269-284.

Ces registres permettent d’identifier les bateaux partis du port languedocien, leur destination et le contenu de leur cargaison. Ils confirment l’importance du cabotage avec l’Italie, la Sardaigne, et l’Espagne, et la régularité des lignes commerciales avec les colonies d’Amérique durant la période 1728-1732.

Des actes contenus dans les registres de soumissions et cautionnements des années 1729-1730 consignent le décès de sept marins et équipiers du Languedocien. Chacun de ces actes enregistre le dépôt au greffe de l’amirauté sétoise des effets, ou les sommes résultant de la vente des effets, ou des salaires du décédé, par le commandant François Légier, lors du désarmement du navire, à Sète, le 14 juin 1728.

Le registre 4 B 269 contient, au folio 23, un procès-verbal de délivrance des effets ayant appartenu à feu Jean Jacques René Molaix, capitaine en second du vaisseau Le Languedocien. Ce document révèle que, le 25 janvier 1729, un marchand nîmois nommé Guillaume Claverollis s’est présenté devant le greffe de l’Amirauté de Sète, muni de lettres de procuration rédigées par les enfants et héritiers du capitaine Molaix, vivant à Rennes, afin qu’il retire en leurs noms les sommes et effets appartenant à leur père « décédé sur ledit vaisseau, à la Rade de Juda, Cote de Guinée, le 11e avril 1727 ». Le texte précise que les effets du capitaine Molaix ont été remis au greffe de l’Amirauté de Sète par le capitaine François Légier, commandant du vaisseau Le Languedocien, à son retour de son voyage à la Côte de Guinée, alors un des principaux centres de trafic des esclaves africains.

Ce premier acte ne mentionne pas explicitement la pratique de la traite négrière par Le Languedocien, mais il inspire de lourds soupçons confirmés par le verbal de remise des salaires de Louis Leboeuf.

Extrait du verbal portant remise de la somme de 273 livres pour les salaires de Louis Leboeuf (4 B 269, folio 26)

Dans cet acte, contenu au folio 26 du registre 4 B 269, le lieutenant de l’amirauté renseigne les circonstances de la mort de l’armurier Louis Leboeuf : « il a été remis à notre greffe un verbal fait par les officiers majors et mariniers dudit vaisseau, le 14e mai 1727, à l’occasion d’une révolte arrivée audit vaisseau par les Nègres qui y étaient, duquel verbal il résulte que ledit Leboeuf y fut tué d’un coup de feu ». Ce besoin de précision est justifié par une contestation du montant des salaires payés par l’armateur à l’armurier décédé lors de la mutinerie. Les salaires dus à Louis Leboeuf dans le rôle du désarmement ont été calculés sur la base des trois mois de son service à bord, jusqu’à la date de son décès. Or, compte tenu des circonstances de sa mort, « ses salaires [auraient] dû être payés jusqu’au jour du désarmement, suivant l’ordonnance de la marine du mois d’août 1681, titre 4e, article 15 ». André François Pouget, lieutenant général civil et criminel de l’amirauté de Sète, somme par conséquent l’armateur Gilly frères à respecter les dispositions royales : « avons ordonné et ordonnons que les sieurs Gilly, propriétaires dudit vaisseau, remettront devers notre greffe la somme de deux cent soixante treize livres, à laquelle se monte le salaire dû audit Leboeuf depuis ledit jour 14e mai 1727 qu’il fut tué, jusqu’au 14 juin dernier que ledit vaisseau désarma, de laquelle somme notre greffier en délivrera au trésorier des Invalides celle de six livres seize sols dix deniers pour les six deniers pour livre dont il se chargera en recette, et le surplus sera délivré aux héritiers dudit Leboeuf ». Le verbal de remise des salaires de Louis Leboeuf met en lumière le climat de tension et de violence dans lequel se déroulait la campagne d’un navire négrier. Au risque des émeutes, les marins s’exposaient aussi à celui des maladies.

Le registre de soumission suivant, coté 4 B 270, rend compte du décès de l’aumônier du vaisseau [10], un personnage devenu obligatoire sur tout navire de plus de 40 hommes, depuis une ordonnance de 1681 [11]. Jean Mac Nemara (improprement orthographié Magnemara), originaire de Limerick en Irlande, religieux cordelier du couvent Saint-François de Rouen, embarqué comme aumônier sur Le Languedocien, décède au Cap-Français, le 8 octobre 1727. Le journal de bord du pilote du vaisseau conservé aux Archives nationales précise que l’aumônier « décéda d’une fièvre maligne [12]». La mortalité des marins embarqués sur les négriers était élevée à cause des nombreuses maladies auxquelles ils s’exposaient (dysenterie, fièvre jaune, malaria, scorbut), des risques et des conditions mêmes du voyage.

L’inventaire des biens embarqués par l’aumônier reflète sa condition ecclésiastique et sa relative aisance.  Jean Mac Nemara délaisse « les effets qui consistent en 193 livres, 18 sols, 3 deniers, monnaie de France, 3 onces de poudre d’or, 121 sequins, un portefeuille garni de papiers, un bréviaire romain, un dictionnaire français et latin, un gros dictionnaire français et anglais, et 8 autres petits livres anglais, français ou italiens ».

Le contraste est frappant avec les inventaires des effets des pauvres matelots qui ne laissent rien d’autre que des hardes ou des salaires, comme en témoignent les actes contenus dans le registre 4 B 269 concernant François de Noyer, canonnier, Alexis Ragueneau, matelot, Nicolas Grenet, boulanger, tous natifs du Havre [13] ; et François Guion, voilier, de Saint-Domingue [14].

Les registres de l’amirauté de Sète mettent en lumière les difficultés qu’a rencontrées l’expédition du Languedocien, un vaisseau armé pour la traite négrière en Guinée. Un journal de bord conservé aux Archives nationales complète ces registres en livrant de précieux renseignements sur l’exercice de la traite.

 

2. Les journaux de bord conservés aux Archives nationales

 

Les Archives nationales conservent, dans la sous-série Marine (4JJ), deux journaux de bord de la campagne du Languedocien. Il s’agit des journaux tenus par le pilote du vaisseau, Jean-Baptiste Roubaud. Un premier journal (coté MAR/4JJ/69/19) est inachevé ; il a en effet été interrompu en vue du cap de Monte (Guinée) en 1727. Le second journal (coté MAR/4JJ/69/20) est quant à lui complet ; il contient principalement des données techniques sur la navigation mais il renseigne également sur certains évènements dont les décès survenus à bord, et sur les opérations de traite. Les deux journaux ont fait l’objet d’une numérisation et sont librement consultables sur le portail des Archives nationales [15].

Le journal complet du pilote Jean-Baptiste Roubaud révèle que le vaisseau est parti du port du Havre, le 6 novembre 1726. Il a fait voile vers les côtes africaines et a rejoint l’île de Gorée, fin décembre 1726, passé le Cap de Mesurade, avant de mouiller au Cap des Trois-Pointes, le 11 février 1727. C’est dans cette zone que Jean-Baptiste Roubaud évoque l’activité de traite négrière. Il note dans son journal : « le 18 février, à 6 heures du matin, notre canot ayant été à terre, nous traitâmes dix captifs, mâles et femelles, à 2 et 3 onces de poudre d’or ». Le lendemain, il ajoute : « le 19 février, aujourd’hui nous traitâmes des captifs et de la poudre d’or, le vent régnant à l’ouest-sud-ouest tout le jour ». Au bout de trois jours, le navire quitte le Cap des Trois-Pointes : « le 20 février, à deux heures après midi, nous levâmes l’ancre, emportant d’ici 20 captifs, quelques onces de poudre d’or, nous cinglâmes à l’est-quart-nord-est [16]».

Le vaisseau descend ensuite sur la Rade de Juda où il s’établit, le 23 février, pour commercer durant plusieurs mois en compagnie d’une dizaine d’autres navires français, anglais et portugais. C’est durant cette escale que décède le capitaine en second Molaix, le 11 avril 1727. Sa mort n’est pas évoquée par le pilote Jean-Baptiste Ribaud, ce dernier tenant rarement à jour son journal durant les périodes d’immobilité du navire. Le 1er mai, l’activité de traite à Juda se termine brutalement : Le Languedocien et les autres navires européens sont obligés de lever l’ancre précipitamment en raison de l’attaque du roi de Dahomey qui prend le contrôle de la ville puis de tout le royaume de Juda[17]. Le navire part mouiller à Jacquin où il poursuit la traite jusqu’à la fin du mois de mai. Le 14 mai, une révolte des esclaves éclate sur le bateau, durant laquelle périt l’armurier Louis Leboeuf. Le 27 mai, le navire part de Jacquin et fait voile vers les Antilles. Dans les jours qui suivent, plusieurs autres décès sont notés par le pilote : le 4 juin, meurent deux hommes d’équipage, un certain Dumany, âgé de 18 ans, natif du Croisy, et Dechant, maître-valet, âgé de 28 à 29 ans[18]. Les pertes humaines s’alourdissent encore avec le décès du matelot Raganat (ou Ragueneau), le 11 juin, âgé de 23 ans, natif du Havre ; puis le frère du commandant, Joseph Légier, enseigne du vaisseau, le 13 juin, à l’âge de 46 ans[19] ; et enfin, le boulanger Nicolas Grenet, quelques jours avant l’arrivée aux Antilles[20].
Le vaisseau arrive à la Martinique, le 18 juin, qu’il quitte pour le Cap-Français, le 22 juillet. L’activité du Languedocien dans les colonies françaises n’est pas consignée par Jean-Baptiste Roubaud, mais les esclaves, 420 captifs africains[21], sont revendus contre du sucre brut destiné à alimenter la raffinerie Gilly de Sète. C’est au Cap-Français que meurt de fièvre maligne Jean Mac Nemara, l’aumônier irlandais du vaisseau, le 8 septembre 1727[22].
Le navire entame son retour vers la France le 22 mars 1728. Il passe le Cap Saint-Vincent le 9 mai, puis mouille dans la Rade d’Alicante à la fin du mois. Le 14 juin 1728, à 4 heures du matin, le Mont de Sète est en vue[23] ; Le Languedocien pose l’ancre dans son port d’attache, d’où il repartira pour un nouveau voyage vers les colonies, en mars 1729.

 

 

Les Journaux de bord conservés aux Archives nationales

Les Archives nationales conservent, dans la sous-série Marine (4JJ), deux journaux de bord de la campagne du Languedocien. Il s’agit des journaux tenus par le pilote du vaisseau, Jean-Baptiste Roubaud. Un premier journal (coté MAR/4JJ/69/19) est inachevé ; il a en effet été interrompu en vue du cap de Monte (Guinée) en 1727. Le second journal (coté MAR/4JJ/69/20) est quant à lui complet ; il permet de lever les derniers doutes sur la nature du voyage effectué par le navire. Les deux journaux ont fait l’objet d’une numérisation et sont librement consultables sur le portail des Archives nationales[4].

Le journal complet du pilote Jean-Baptiste Roubaud contient principalement des données sur la navigation mais il renseigne également sur certains évènements et sur les activités de traite.

Le document révèle que le vaisseau est parti du port du Havre, le 6 novembre 1726. Il a fait voile vers les côtes africaines et a rejoint l’île de Gorée, fin décembre 1726, passé le Cap de Mesurade, avant de mouiller au Cap des Trois-Pointes, le 11 février 1727. C’est dans cette zone que Jean-Baptiste Roubaud évoque l’activité de traite négrière. Il note dans son journal : « le 18 février, à 6 heures du matin, notre canot ayant été à terre, nous traitâmes dix captifs, mâles et femelles, à 2 et 3 onces de poudre d’or ». Le lendemain, il ajoute : « le 19 février, aujourd’hui nous traitâmes des captifs et de la poudre d’or, le vent régnant à l’ouest-sud-ouest tout le jour ». Au bout de trois jours, le navire quitte le Cap des Trois-Pointes : « le 20 février, à deux heures après midi, nous levâmes l’ancre, emportant d’ici 20 captifs, quelques onces de poudre d’or, nous cinglâmes à l’est-quart-nord-est[5] ». 

Le vaisseau descend ensuite sur la Rade de Juda où il s’établit, le 23 février, pour commercer durant plusieurs mois en compagnie d’une dizaine d’autres navires français, anglais et portugais. C’est durant cette escale que décède le capitaine en second Molaix, le 11 avril 1727. Sa mort n’est pas évoquée par le pilote Jean-Baptiste Ribaud ; aucune annotation n’est en effet portée dans son journal durant les périodes d’immobilité du navire. Le 1er mai, l’activité de traite à Juda se termine brutalement : Le Languedocien et les autres navires européens sont obligés de lever l’ancre précipitamment en raison de l’attaque du roi de Dahomey qui prend le contrôle de la ville puis de tout le royaume de Juda[6]. Le navire part mouiller à Jaquin où il poursuit la traite jusqu’à la fin du mois de mai.

Le vaisseau fait ensuite voile vers les Antilles : il arrive à la Martinique le 18 juin, qu’il quitte pour le Cap-Français le 22 juillet. L’activité du Languedocien dans les colonies françaises n’est pas consignée par Jean-Baptiste Roubaud, mais les esclaves, et peut-être la poudre d’or, sont échangés contre du sucre brut destiné à être raffiné à Sète[7].

Le navire entame son retour vers la France le 22 mars 1728. Il passe le Cap Saint-Vincent le 9 mai, puis mouille dans la Rade d’Alicante à la fin du mois. Le 15 juin 1728, à 4 heures du matin, le Mont de Sète est en vue[8] ; Le Languedocien pose l’ancre dans le port sétois, d’où il repartira pour un nouveau voyage vers les colonies, en janvier 1729.

 

 

L’échec d’une conversion au grand commerce

Ni le registre de soumission des Archives départementales de l’Hérault, ni les journaux de bord des Archives nationales, ne nomment l’armateur du Languedocien. Cependant, ce vaisseau semble étroitement lié au port de Sète. D’abord, naturellement, par son nom, qui fait référence à la province dont Sète était devenue le premier port. Ensuite, par sa présence prolongée dans les eaux sétoises. Le journal de bord nous apprend que Jean-Baptiste Roubaud, pilote du vaisseau, est encore présent à Sète le 11 mars 1729, date à laquelle il remet un extrait de son journal au greffier de l’Amirauté, André François Pouget, afin qu’il l’expédie au comte de Maurepas, ministre et secrétaire d’Etat à la Marine[9]. Enfin, c’est de Sète que repart Le Languedocien pour une nouvelle expédition vers les colonies, le 30 janvier 1729. L’acte de soumission de cette traversée est dressé au nom d’un certain Gilly de Montaut[10]; il s’agit d’un des frères Gilly fondateurs de la raffinerie de Sète[11]. Les Gilly figuraient parmi les principaux hommes d’affaires de Montpellier ; ils étaient en relation avec de riches familles de négociants et banquiers huguenots montpelliérains, comme les Périer[12], dont le profil garantissait de rassembler les importants capitaux qu’exigeait l’armement d’un vaisseau de grand tonnage. Par ailleurs, les associés de la raffinerie ont pu solliciter les services de négociants et de gens de mer originaires des ports de l’Atlantique, rompus depuis longtemps à la navigation au long cours et connaisseurs des pratiques de la traite. Le recours aux marins étrangers au Languedoc n’avait en effet rien d’exceptionnel ; Louis-Bernard Robitaille affirme même que le nouveau port languedocien voyait défiler des bateaux suédois, danois, allemands et autres, affrétés par des maisons montpelliéraines ou du nord de l’Europe[13]. La preuve de l’implication des frères Gilly figure dans les archives de l’Amirauté du port du Havre d’où est parti Le Languedocien. Dans une étude consacrée à la traite des Noirs au Havre, Edouard Delobette, évoque un désengagement de la traite négrière normande, vers 1720, qui connaît seulement quelques exceptions dont l’expédition « du Languedocien, armé par Gilly frères de Montpellier, mais consignation de Veuve Le Chibelier et fils du Havre, [qui] appareille en novembre 1726 pour Gorée et Juda[14] ». Le voyage du Languedocien armé par les frères Gilly, en association avec des Normands, met donc en lumière le profil original d’un négociant-armateur montpelliérain qui a recours à la traite négrière parmi d’autres activités commerciales et financières (raffinage puis vente du sucre à la foire de Beaucaire, fabriques de draps, importation de piastres de Cadix, banque).

Le cas isolé du Languedocien ne doit pas faire croire que le port de Sète est devenu un port négrier, à l’image de Bordeaux ou de La Rochelle. Sète a fait l’expérience de ce commerce mais ne l’a sans doute pas répétée sur la durée. Caroline Le Mao assure que la traite négrière est restée limitée à Sète[15]. Surtout, le succès de l’ouverture de Sète au grand commerce n’a jamais été au rendez-vous. Les différentes entreprises tentées par les Sétois et les Montpelliérains se sont soldées par des échecs. Quatre raffineries se sont succédées à Sète mais toutes ont été victimes de faillites. La raffinerie des frères Gilly n’a pas survécu aux pertes financières causées par le naufrage à Saint-Domingue d’un vaisseau de 300 tonneaux, Le Saint-Jacques, un des rares bâtiments sétois d’importance ; la société sera liquidée en 1734. L’industrie sucrière disparaît pour de bon à Sète à la moitié du siècle. Le commerce au long cours sétois est réorienté sur l’importation des tabacs en provenance de la colonie anglaise de Virginie. En 1750, sur l’emplacement de la raffinerie de 1717, une Manufacture des tabacs est inaugurée[16].

L’échec des entreprises sétoises s’explique, selon l’historien Alain Degage, par un soutien inconstant des Etats de Languedoc, par une mauvaise conduite des affaires dès l’origine, par la méconnaissance des marchés, et par la trop forte concurrence des puissants ports voisins Bordeaux et Marseille[17].

 

 

Transcription partielle du Procès-verbal de délivrance des effets ayant appartenu à feu Jean Jacques René Molaix (AD Hérault, 4 B 269, folio 23)

 

« Procès verbal de délivrance des effets ayant appartenu à feu Jean Jacques René Molaix, capitaine en second du vaisseau Le Languedocien.

L’an 1729 et le 25eme janvier à Sète, par devant nous André François Pouget, conseiller du roi, lieutenant général civil et criminel au siège de l’amirauté de Montpellier et Sète, et dans l’auditoire, à 8 heures du matin, a comparu sieur Guillaume Claverollis, marchand de la ville de Nîmes, qui nous a dit qu’il a été chargé des procurations des sieurs Georges et des demoiselles Jeanne, Françoise, Michelle, Marie, Joseph, Gillionne, Françoise et Marguerite Molaix, frères et sœurs, de la ville de Rennes, succédant par bénéfice d’inventaire à sieur Jean Jacques René Molaix, capitaine en second sur le vaisseau Le Languedocien, décédé sur ledit vaisseau à la Rade de Juda, cote de Guinée, le 11e avril 1727, pour retirer les sommes et effets appartenant à la succession dudit feu Jean Jacques René Molaix, qui ont été remis devers notre greffe par le capitaine François Légier, commandant ledit vaisseau, suivant l’inventaire et état qui en ont été faits, desquels ledit Claverollis a une expédition qui lui a été remise par lesdits Molaix.

Requérant qu’il nous plaise, attendu les procurations et autres pièces qu’il nous exibe, ordonner que notre greffier lui remettra en premier lieu la somme de 1899 livres, 6 sols, d’un coté, et la poudre d’or et autres effets dudit Molaix contenus audit inventaire et état ».

Références

[1] LE MAO (Caroline), Les villes portuaires maritimes dans la France moderne, XVIe-XVIIIe siècle, Armand Colin, 2015, 256 p.

[2] DERMIGNY (Louis), « Saint-Domingue et le Languedoc au XVIIIe siècle » dans Outres-Mers, n°142, 1954, p. 49.

[3] DEGAGE (Alain), « L’amirauté de Cette de 1691 à 1735 », dans Etudes héraultaises, 1984, n°1-2, p. 39.

[4] C 2698.

[5] C 2698, C 1247.

[6] DELOBETE (Edouard), « Les mutations du commerce maritime du Havre, 1680-1763 », dans Annales de Normandie, 2003, p. 45

[7] 4 B 269, folio 25.

[8] DEGAGE (Alain), « L’amirauté de Cette de 1691 à 1735 », dans Etudes héraultaises, 1984, n°1-2, p. 40.

[9] DELOBETTE (Edouard), « Négociants et traite des Noirs au Havre au XVIIIe siècle », dans Annales de Normandie, 1998, n°48-3, p. 262 et « Les mutations du commerce maritime du Havre, 1680-1763 », dans Annales de Normandie, 2003, p 45.

[10] Folios 12-13.>

[11] DEGAGE (Alain), « L’amirauté de Cette de 1691 à 1735 », dans Etudes héraultaises, 1984, n°1-2, p. 43

[12] Archives nationales : MAR/4JJ/69/20, folio 28.

[13] 4 B 269, folios 31-32.

[14] 4 B 269, folios 39.

[15] Journal coté MAR/4JJ/69/19 : https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/UD/FRAN_IR_050747/A1_86. Journal coté MAR/4JJ/69/20 : https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/UD/FRAN_IR_050747/A1_87.

[16] Archives nationales : MAR/4JJ/69/20, folios 19-20 (https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/media/FRAN_IR_050747/A1_87/FRAN106_3578 et https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/media/FRAN_IR_050747/A1_87/FRAN106_3579

[17] Archives nationales : MAR/4JJ/69/20, folio 20.

[18] Archives nationales : MAR/4JJ/69/20, folio 21..

[19] Archives nationales : MAR/4JJ/69/20, folio 22..

[20] Archives nationales : MAR/4JJ/69/20, folio 25.

[21] DELOBETE (Edouard), « Les mutations du commerce maritime du Havre, 1680-1763 », dans Annales de Normandie, 2003, p. 45

[22] Archives nationales : MAR/4JJ/69/20, folio 28. Jean-Baptiste Roubaud et le greffier de l’amirauté de Sète sont en désaccord sur la date du décès de l’aumônier.

[23] AArchives nationales : MAR/4JJ/69/20, folio 40  https://www.siv.archives-nationales.culture.gouv.fr/siv/media/FRAN_IR_050747/A1_87/FRAN106_3589

Bibliographie

LE MAO (Caroline), Les villes portuaires maritimes dans la France moderne, XVIe-XVIIIe siècle, Armand Colin, 2015, 256 p.

ROBITAILLE (Louis-Bernard), Sète : la singulière, Au fil du temps, 2011.

METTAS (Jean), Répertoire des expéditions négrières françaises au XVIIIème siècle, tome 2, édité par Serge et Michèle Daget, 1978-1984.

CHAUSSINAND-NOGARET (Guy), Les financiers de Languedoc au XVIIIe siècle, Paris : S. E. V. P. E. N. , 1970, 369 p.

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Auteur : 
Nicolas Gibert, Julien Duvaux
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